Un «cas d’école» de la traite d’êtres humains

ProcèsLe Ministère public a requis 3 ans ferme contre une Nigériane accusée d’avoir exploité des compatriotes en les menaçant par la magie noire.

Esther, Nigériane de 36 ans, est jugée devant le Tribunal correctionnel de Lausanne, notamment pour traite d'êtres humains.

Esther, Nigériane de 36 ans, est jugée devant le Tribunal correctionnel de Lausanne, notamment pour traite d'êtres humains.

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«C’est l’enjeu de ce procès de savoir comment un tribunal vaudois va accepter la menace d’une magie noire comme un moyen de contrainte», s’est interrogé le procureur spécialiste Éric Mermoud au second jour du procès d’Esther*, prostituée nigériane accusée d’avoir fait venir en Suisse puis mis sur le trottoir au moins quatre de ses compatriotes, à Lausanne notamment («24 heures» de mercredi). À ses yeux, cela ne fait pas un pli, le système auquel Esther a pris part n’est rien d’autre qu’un «cas d’école» de traite d’êtres humains, un chef d’accusation peu usité dans les prétoires vaudois.

Dans son appréciation, tout est réuni pour conforter la version de la victime, dont le récit coïncide avec ceux dépeints dans les rapports d’organisations humanitaires ou d’instances onusiennes sur la traite de femmes en provenance d’Afrique de l’Ouest. Sans pouvoir situer précisément le rôle d’Esther dans son réseau, il a estimé qu’elle n’était «en tout cas pas un sous-fifre. C’était une mère maquerelle dure, qui n’a pas hésité à s’en prendre à des jeunes femmes vulnérables, les traitant comme des marchandises vivantes. C’était une protagoniste importante de la chaîne, c’est elle qui les aide à s’évader des camps d’Italie, leur paie le voyage d’Italie en Suisse, les y loge et les envoie sur le trottoir.»

Une infraction même aggravée, puisque la plaignante, seule de ces jeunes femmes à avoir saisi la justice, était encore mineure lorsqu’elle a été conduite en Suisse puis obligée à se prostituer. Dans le cas précis, la contrainte, élément constitutif de l’infraction, a pris une forme particulière: celle du «juju», cette religion africaine associée à des pratiques vaudoues, où le prêtre en possession d’ongles, cheveux ou poils d’une personne aurait le pouvoir de lui infliger mille maux, voire la mort. «Ces femmes sont persuadées que cela existe et cela constitue un moyen de contrainte suffisant, peu importe que cela nous fasse un peu sourire ici», a argumenté le procureur.

Avant de requérir 3 ans de prison ferme et 180 jours-amendes, malgré toute une série d’éléments à décharge prenant en compte l’autre versant de la personnalité d’Esther, celui de l’orpheline analphabète, elle-même probablement exploitée par le passé, incapable d’adopter une posture constructive face à la justice et sans grand succès dans ses affaires, puisque les bénéfices potentiellement tirés de ses activités de maquerelle se sont révélés minces. «Qu’elle ait été elle-même victime n’enlève rien à ce qu’elle a fait subir à ma cliente. C’est même pire, car elle savait pertinemment ce qu’elle lui faisait endurer», a estimé Me Coralie Germond. L’avocate de Joy*, seule plaignante, a insisté sur la peur constante dans laquelle vit désormais la jeune femme, sous la menace du «juju», et son état psychique extrêmement dégradé.

Une maquerelle démunie

Avocat d’Esther, Me Youri Widmer s’est attaché à démonter l’accusation de traite d’êtres humains, revenant notamment sur les faibles revenus de sa cliente. «Avant son arrestation, elle exerçait la prostitution dans des conditions misérables, dans un contexte de rue, logeant dans un taudis. Elle ne roule pas du tout sur l’or. S’il y avait réellement des gens travaillant pour son compte, vivrait-elle dans des conditions aussi catastrophiques?» L’homme de loi a fait le calcul: la Nigériane a envoyé quelque 30 000 francs au pays en moins de deux ans, soit une moyenne de 1200 francs par mois. Peu de chose en Suisse en regard de son rythme de travail, mais l’équivalent de plusieurs salaires mensuels à Benin City. «Oui, elle s’est prostituée en situation illégale, elle l’avoue. Mais en raison des nombreux doutes, zones d’ombre et non-dits, elle doit être libérée de tous les autres chefs d’accusation, qu’elle conteste intégralement.» Le verdict sera rendu ce jeudi.

* Prénoms d’emprunt (24 heures)

Créé: 05.12.2018, 17h13

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