La censure qui frappait «24 heures» est levée

JusticeLe tribunal avait interdit à Tamedia de «promouvoir» un livre sur Jacqueline de Quattro. Cette mesure se limite à présent à la partie publicitaire.

François Roux, avocat de Jacqueline de Quattro

François Roux, avocat de Jacqueline de Quattro Image: Patrick Martin

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Interdiction d’informer ses lecteurs, y compris pour leur expliquer pourquoi il lui est interdit de les informer. Telle est la situation vécue par 24 heures la semaine dernière après la publication d’une annonce publicitaire puis d’un article sur «Une conseillère d’État ne devrait pas dire ça», un livre à charge consacré au bilan politique de Jacqueline de Quattro. Rédigé par l’ex-journaliste Fabien Dunand, l’ouvrage a fait l’objet le 26 mars d’une décision du Tribunal d’arrondissement de l’Est vaudois qui bloque provisoirement sa promotion et sa diffusion, y compris par tous les journaux du groupe Tamedia.


Lire l'article censuré: L’ex-journaliste Fabien Dunand charge Jacqueline de Quattro


Saisie d’une requête par l’éditeur du quotidien vaudois, la justice a finalement précisé le 29 mars que la partie rédactionnelle des titres n’était pas concernée par cette interdiction. D’où l’article que vous lisez en ce moment. Retour sur un acte de censure inédit, qui fait suite à une réaction de la conseillère d’État en raison «de l’utilisation non autorisée de son image et de son nom», selon une note envoyée aux rédactions par le Bureau d’information et de communication de l’État de Vaud.

Interview retirée du site

Mercredi 27 mars, 24 heures publie dans son édition papier et sur son site internet une interview de Fabien Dunand. Connu pour son implication et ses attaques contre Jacqueline de Quattro dans l’affaire Nicod-Orllati, celui qui a dirigé ce même journal dans les années 1980 y répond aux questions sur son récent ouvrage consacré à la cheffe du Département du territoire et de l’environnement (DTE). La veille, l’auteur a fait paraître une annonce payante dans la partie publicitaire du quotidien, distincte de la partie rédactionnelle. On pouvait y voir la couverture de son livre, avec une photographie de la conseillère d’État tout sourire dans son bureau. Une promotion auréolée de mystère: si plusieurs journalistes ont reçu l’ouvrage le matin même, sa parution a été gardée secrète jusqu’au dernier moment.

Le lendemain à 8h34, jour de la publication de l’interview, la rédaction en chef de 24 heures reçoit un e-mail d’une étude d’avocat mandatée par la ministre, avec l’objet «urgent» rédigé en majuscules. En pièce jointe, une ordonnance de mesures superprovisionnelles rendue le 26 mars. Le tribunal y interdit, sous peine d’amende, de publier, distribuer, faire la promotion et commercialiser l’ouvrage de Fabien Dunand. Non pas à quiconque, mais à un panel d’entités ciblées par Jacqueline de Quattro: l’auteur lui-même, sa maison d’édition Attinger à Colombier (NE), la Librairie Payot (qui n’est pourtant pas le distributeur), ainsi que le groupe Tamedia. Propriété de ce dernier, le journal s’exécute en retirant l’interview de son site internet. Quant au papier, il est trop tard pour le censurer.

Étonnamment, les autres médias ne sont pas concernés par la mesure. Le 27 mars au soir, l’émission Forum de la RTS diffuse ainsi un sujet sur l’interdiction du livre de Fabien Dunand. Le lendemain, le quotidien Le Temps, propriété de l’éditeur Ringier, publie un article intitulé «La justice interdit provisoirement un pamphlet contre Jacqueline de Quattro».

«Dans l’urgence, nous avons requis des mesures assez larges pour éviter que d’autres journaux publient cette annonce. Il ne s’agissait pas pour nous d’attaquer la liberté d’expression, mais de viser la présentation publicitaire d’un objet commercial»

Saisi par Tamedia, le tribunal rend une nouvelle ordonnance le 29 mars. Il y précise que l’interdiction de la diffusion et de la promotion du livre est maintenue, mais que la partie rédactionnelle des titres n’est pas concernée par cette mesure. «Nous nous sommes prononcés en faveur de cette requête, souligne l’avocat François Roux, qui représente Jacqueline de Quattro. Dans l’urgence, nous avons requis des mesures assez larges, parce que nous avons été surpris par cet encart publicitaire. Nous voulions éviter que d’autres journaux publient cette annonce. Il ne s’agissait pas pour nous d’attaquer la liberté d’expression, mais de viser la présentation publicitaire d’un objet commercial.»

Autrement dit, ce qui dérange officiellement dans l’ouvrage de Fabien Dunand, c’est sa couverture, qui peut faire penser à un livre d’entretien, d’autant plus que le nom de la ministre y figure en majuscules, prenant l’ascendant sur celui de l’auteur. Selon le communiqué diffusé le 27 mars, la cheffe du DTE estime ainsi que «la présentation de la couverture du livre, et donc de la publicité concernant celui-ci, porte à confusion et laisser à penser qu’elle-même en serait l’auteure ou, d’une manière ou d’une autre, y serait associée. Ce qui n’est pas le cas.»

«Interdiction choquante»

Contacté lundi, Fabien Dunand estime que «cette interdiction sans audience est choquante sur le principe parce qu’elle porte atteinte à un droit fondamental, qui est la liberté d’expression.» Pour l’ex-journaliste, déjà visé par plusieurs plaintes de la conseillère d’État dans le cadre de l’affaire Nicod-Orllati, «c’est d’autant plus choquant que l’audience qui permettra d’en débattre de manière contradictoire a été fixée initialement au 24 avril, puis avancée au 17 avril suite à nos requêtes. Cela reste très éloigné dans le temps étant donné que le livre a été interdit de promotion dès le 26 mars.» L’auteur stipule cependant que «lorsque vous censurez un ouvrage, vous lui faites de la publicité gratuite. J’ai reçu beaucoup de messages de soutien de personnes qui ont été très étonnées par cette décision.»

Quant aux Éditions Attinger, elles ne souhaitent pas faire de commentaire avant l’audience qui portera sur le fond.

Créé: 02.04.2019, 09h57

Articles en relation

L’ex-journaliste Fabien Dunand charge Jacqueline de Quattro

Polémique Dans un livre, l’ex-rédacteur en chef de 24 heures dresse un bilan sans concession de l’action de la conseillère d’État. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.