«Cery a fait de mon mari un zombie»

TémoignageLe récit de l’épouse d’un octogénaire fait froid dans le dos. L’hôpital réfute ses accusations. Pierre-Yves Maillard ordonne une inspection.

Yvonne devant le balcon dont son mari, au mois d’août dernier, a enjambé la rambarde. Image: PHILIPPE MAEDER

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Entre la mi-août et le début novembre 2013, Yvonne* a sans doute passé les onze semaines les plus difficiles de son existence, elle qui, pourtant, est à quelques mois de la retraite. Le drame se noue quand son mari, Robert*, 80 ans, atteint d’une rare maladie dégénérative, comparable à l’alzheimer, enjambe le balcon de leur appartement, au 5e étage d’un immeuble lausannois. Il se tient fermement à la rambarde, selon son épouse, mais la contraint à appeler police secours.

Aujourd’hui, ceux qui l’ont pris en charge parlent d’une tentative de suicide à la suite d’une dispute familiale. Yvonne dément: «Mon mari m’a dit qu’il ne voulait que tester ma force et je dois vous dire qu’après quarante et un ans de vie commune, nous ne nous disputons pas plus qu’un autre couple.»

Sans explications

Il reste que Robert est conduit aux urgences du CHUV, puis transféré à Cery, au Service universitaire de psychiatrie de l’âge avancé (SUPAA), unité Mimosa. «Quand le CHUV m’a appelée pour me dire qu’il allait être déplacé, j’ai demandé des explications, dit-elle de sa voix calme et posée. Mais on m’a répondu qu’on ne pouvait pas entrer dans les détails. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à avoir peur.»

Yvonne, qui travaille dans un EMS deux jours par semaine, estime que la suite lui a donné raison. «Trois jours après son arrivée au SUPAA, mon mari était déjà un autre homme. Il était malade, bien sûr, mais avant son séjour à Cery, il pouvait lire, sortir seul se promener, prendre le bus. Maintenant, il est devenu un zombie, dit-elle. Après quarante-huit heures déjà, ses affaires étaient éparpillées partout, mélangées avec celle de son voisin de chambre, comme si personne ne s’occupait d’eux.»

Jour après jour, Yvonne rend visite à son mari et son indignation ne fait que croître. Elle affirme désormais, alors que Robert a retrouvé son domicile après onze semaines d’hospitalisation au SUPAA, que les conditions sont allées en se dégradant. «Les patients, souvent sales, errent seuls dans les couloirs, hagards. Je retrouvais parfois Robert avec son pantalon à l’envers, plein d’excréments, sans son dentier, comme si personne, le matin, n’avait eu le temps de lui consacrer dix minutes pour l’aider à s’habiller. De plus, on l’a très rapidement bourré de neuroleptiques, qui sont déconseillés dans sa pathologie.»

Humiliation

Si Yvonne n’a pas souhaité témoigner à visage découvert, c’est parce qu’elle juge que son mari et elle ont été suffisamment humiliés. «On lui a enlevé sa dignité, et si je parle aujourd’hui, si j’ai écrit au conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard, c’est pour tous les autres patients, pour leurs familles, qui sont encore pris dans la nasse et qui ont peur, et aussi parce que mon mari en est sorti: je n’ai donc pas à craindre des représailles.» Les détails douloureux s’accumulent dans le récit d’Yvonne, qui jamais ne se contredit. On ne peut guère les citer tous, et pourtant: «Il pouvait rarement se doucher, et j’ai mis sept semaines à lui procurer une sonnette et une potence pour se relever de son lit. Inlassablement, alors que je le voyais décliner, j’ai demandé à pouvoir le reprendre à la maison, mais on me répondait, invariablement, que ce serait dans dix jours, souligne-t-elle. Le pire, c’est que je n’ai appris qu’après six semaines que mon mari avait été mis sous PLAFA (Placement à des fins d’assistance), sans même que j’en sois avertie.»

«Un enfant difficile»

Le tableau est si noir qu’on se demande si Yvonne, bouleversée et en colère, ne force pas le trait. «Elle est évidemment sous le coup de l’émotion, souligne sa sœur, spécialisée dans l’accompagnement des personnes âgées, mais je ne peux que confirmer ses dires. J’ai notamment assisté à deux réunions avec le corps médical: la première fois, j’ai demandé quel était le projet thérapeutique pour mon beau-frère. On m’a répondu: «C’est ça, oui.» «Quoi, ça?» ai-je demandé, sans obtenir la moindre réponse. La seconde fois, on m’a parlé avec une telle arrogance que j’ai été obligée de leur demander s’ils me prenaient pour une c…»

«Avant, j’avais un mari, maintenant j’ai un enfant très difficile, conclut Yvonne, qui a pu lui faire retrouver son appartement, début novembre, grâce aux soins à domicile et aux deux nuits par semaine qu’il passe dans une institution. Mais nous cherchons désormais un EMS, parce qu’il ne dort pratiquement plus et que je ne peux pas m’en occuper vingt-quatre heures sur vingt-quatre.»

Le patron du Service universitaire de psychiatrie de l’âge avancé, Armin von Gunten, a accepté de nous recevoir. Pour nous signifier sèchement que les affirmations de l’épouse étaient insultantes pour son personnel, notamment en ce qui concerne le manque d’hygiène, que le bâtiment qui abrite le SUPAA n’est certes plus conforme, qu’il n’y a pas de salle de bains dans les chambres, mais que c’est bien pour cela que le Grand Conseil vient d’accorder plus de 100 millions pour la rénovation de Cery. Le secret médical lui interdit d’en dire davantage.

Quelques jours plus tard, le professeur Jacques Gasser, chef du Département de psychiatrie, nous a expliqué à quel point, pour les proches, il est difficile, voire douloureux, de vivre avec ce type de malades: «Je comprends que cette dame, du fait de la douleur qu’elle ressent, ait pu percevoir ainsi la situation, et je le regrette. Nous avons vérifié tous les aspects de la prise en charge et je suis sûr que ce patient a été soigné avec toute l’attention que l’on peut attendre de nos professionnels, dit-il. Il y a sans doute quelques éléments de vérité, mais ils sont à replacer dans un contexte: peut-être aurions-nous dû prendre plus de temps pour lui expliquer ce qui a pu conduire son époux à une hospitalisation psychiatrique. Les proches, impuissants, sont dans une grande souffrance, et trouver une cause à leur situation est bien compréhensible. Je vous ai proposé de la rencontrer, et je suis toujours prêt à le faire.» Yvonne n’entend pas revenir sur son refus: «A quoi bon, le mal est fait.»

Inspection à venir

Chef du Département de la santé et de l’action sociale, Pierre-Yves Maillard a pris connaissance de la lettre d’Yvonne: «Je sais les efforts du personnel dans des locaux qui restent souvent vétustes, dans l’attente du nouveau Cery. Comme quelques plaintes se sont concentrées récemment, précise-t-il, je vais demander à la Coordination interservices de visites en établissements sanitaires et sociaux (CIVESS) une inspection complète du SUPAA. Cela me permettra d’en avoir le cœur net.» * Prénoms d’emprunt.   (24 heures)

Créé: 30.11.2013, 09h12

Le bâtiment qui abrite le service de psychogériatrie de Cery. (Image: FLORIAN CELLA)

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