Charles-Henri Favrod nous a quittés

DécèsLe grand homme de culture vaudois, fondateur du Musée de l'Elysée, s'est éteint dans sa 90e année ce dimanche.

Charles-Henri Favrod en 2012.

Charles-Henri Favrod en 2012. Image: Florian Cella

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Il était né en 1927, une année de prouesses technologiques avec la première conversation téléphonique transatlantique entre New York et Londres, l’année des exploits avec Charles Lindbergh à bord du Spirit of St. Louis. Depuis… Charles-Henri Favrod a accompagné la modernité d’un sens éclairé, toutes les modernités ou presque lorsqu’il avouait conserver une préférence pour son stylo et sa machine à écrire. Une petite résistance, un petit rien mais un vrai trait de caractère de celui qui vient de disparaître en homme de toutes les appétences qu’elles soient géopolitiques, culturelles, historiques et avant tout humaines.

Et parmi ses innombrables compétences – il a été journaliste, reporter de guerre, écrivain, historien, directeur de collections aux Editions Rencontre, fondateur et directeur du Musée de l’Elysée à Lausanne, producteur de portraits d’hommes politiques mais encore esthète et collectionneur – c’est cet ancrage dans le temps qui passe et qui évolue que met en avant Gilbert Salem au moment de se souvenir de celui qui allait avoir 90 ans en avril et que le chroniqueur de 24 heures considérait comme son père spirituel. «Bien sûr que comme passionné de photo, Charles-Henri Favrod aimait l’argentique, mais il aimait aussi le numérique, la preuve il avait lancé la numérisation des collections. Il était attentif à tout ce qui se faisait, à tout ce qui se passait, il était curieux de tout.» Un savoir appréhender le monde par l’angle de l’audace, une envie infinie de le découvrir qui avaient conduit le jeune Vaudois de 18 ans devant la porte des plus grands écrivains – Cocteau, Breton, Saint-John Perse – lorsqu’il sort pour la première fois de Suisse et gagne Paris en 1945.

Le culot faisant ses preuves, l’étudiant ose encore, trois ans plus tard, se faufiler en président des Belles-Lettres jusqu’à la porte de Jean-Paul Sartre et décroche l’autorisation de monter les Faux-Nez à Lausanne. «Il était encore en robe de chambre à 11 heures, le Vaudois que j’étais avait trouvé ça un peu étonnant», raconte-t-il dans son Plan Fixe. Mais ce qui n’étonne pas Gilbert Salem, c’est ce sens de l’autodérision mâtiné de l’art réservé aux grands modestes d’atténuer les succès comme les honneurs. «Peu importe le moment ou la situation, Charles-Henri Favrod avait toujours une anecdote à raconter avec un humour pince-sans-rire à l’anglaise et j’espère qu’il a pu le conserver jusqu’au dernier moment. Je me souviens d’un voyage en Chine qu’il avait fait avec le Musée de l’Elysée et de l’invitation personnelle reçue pour un dîner avec le ministre des Affaires étrangères. Lui qui adorait la cuisine chinoise se réjouissait tellement mais ils ont voulu lui faire honneur en l’emmenant dans le Kentucky Fried Chicken qui venait d’ouvrir à Pékin où des centaines de personnes faisaient la queue. Quels rires! Et il racontait ça, toujours avec cet accent impeccable.»

Descendant d’une famille du Pays-d’Enhaut, petit-fils d’un paysan montreusien aux terres convoitées pour construire le futur Montreux Palace, fils d’un commerçant de vins et de liqueurs, sa maman voulait qu’il devienne quelqu’un. «Il l’est devenu en fin connaisseur du monde tout en restant ce Vaudois de souche mais, analyse Gilbert Salem, avec une tête qui dépasse, c’est peut-être ce qui a fait qu’il intimidait, c’est peut-être cette carrure qui lui a valu ses soucis avec son canton. Sa collection de photos, il voulait la lui donner, ça ne s’est pas fait! Elle est à Florence au Musée qu’il a été chargé de créer et croyez-moi, là-bas, on dit Signore Favrod.» Là où on l’appelle, mais surtout l’envie d’être là où les choses se passent, Charles-Henri Favrod avait d’abord mis son appétit d’un monde en mouvement au service de son premier métier: journaliste. «C’est comme ça qu’il se définissait, note Gilbert Salem. C’était un immense journaliste. Grand reporter pour la Gazette de Lausanne ou pour la radio, il avait insisté pour partir et avait fait le tour de la Méditerranée en 1952. Et celui qui voulait voir pour comprendre est devenu un très grand connaisseur du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne d’ailleurs avant la conclusion des Accords d’Evian, il était en coulisses en facilitateur entre les gouvernements français et algérien.»

Au fur et à mesure des souvenirs qui s’accumulent, les statures abondent, se mêlent, se confondent avec la peur d’oublier quelque chose, il y en a tellement! L’homme de lettres, le Vaudois fertile, l’infatigable voyageur, l’humaniste, l’érudit, une cheville ouvrière de la création du Théâtre de Vidy. l’homme d’une famille et, bien sûr, le passionné d’un médium qui permet aux fureteurs d’enregistrer le monde. «La photographie, pour moi, est souvent une preuve d’amour. C’est quelque chose qui vous trouble profondément parce que vous vous y introduisez, si elle est bonne, ça devient très vite une image mentale, vous la mémorisez d’une façon particulièrement durable, je pense que c’est une des images que l’on voit à son dernier jour», disait-il dans Plan fixe. Charles-Henri Favrod a encore eu ce savoir sensible de ne jamais jouer les mots contre les images, le Saint-Preyard a su aussi reconnaître ses limites, par exemple de photographe, un peu… aidé par Henri Cartier-Bresson. «Il le rencontre alors qu’il était en train de faire des photos et c’est là, rapporte Gilbert Salem, que Cartier Bresson lui dit: «Monsieur vous photographiez avec votre nombril alors que c’est avec vos yeux que vous devez le faire! Depuis, il n’a plus fait de photos, il a collectionné celles des autres avec l’art que l’on sait.» (24 heures)

Créé: 16.01.2017, 09h20

L'Elysée, premier musée de photo d'Europe

A l’origine de la Fondation suisse pour la photographie en 1974, Charles-Henri Favrod militait depuis les années 50 pour un musée consacré à l’image fixe. C’est chose – enfin – faite en 1985, lorsque le Conseil d’Etat vaudois lui remet les clés de la maison de l’Elysée à Lausanne, propriété cantonale. Elle abrite alors le Cabinet des estampes, qui n’a pas trouvé son public (il est transféré à Vevey, au Musée Jenisch). L’Elysée devient alors le premier musée d’Europe dédié à la photographie. Favrod se donne dix ans pour en faire un temple de l’image fixe en y montrant les créateurs internationaux.

Grâce à ses innombrables liens dans le milieu, tissés notamment durant ses années de travail aux Editions Rencontre, où il publie l’«Atlas des voyages», il y attire les plus grands et en fait un lieu incontournable. Parmi les 135 expositions de son ère, on peut rappeler celle, en 1990, le Mur à peine tombé, de 100 photographes des pays de l’Est, inaugurée par Mme Olga Havel, l’épouse du président tchécoslovaque. L’accrochage tentaculaire s’est étendu de l’Elysée au Palais de Beaulieu en passant par le Théâtre de Vidy.

Mais en 1992, coup de tonnerre: Favrod a 65 ans et, bien malgré lui, doit abandonner son poste. Il reçoit le soutien de grands noms de la photographie comme William Klein, Edouard Boubat ou Robert Doisneau. «24 heures» lance une campagne pour sauver «le musée de C.-H. Favrod» en demandant qu’il soit inscrit dans la loi vaudoise sur les affaires culturelles afin d’assurer son avenir. Le quotidien recueille des milliers de signatures, dont celles prestigieuses des cinéastes Federico Fellini et Wim Wenders. Finalement, faute de successeur, Favrod prolonge son bail jusqu’en 1996, où le Canadien William Ewing lui succède.

En 1998, il y a à nouveau de l’eau dans le gaz: mécontent de la manière dont sa collection personnelle – entre 20'000 et 30'000 clichés, précieux témoignages de l’histoire des XIXe et XXe siècles – est traitée par ses successeurs, Favrod la retire de l’Elysée.

Mais pour l’ex-patron, le pire est à venir: en 2000, on lui reproche un découvert de 620'000 francs. L’affaire va le poursuivre jusqu’en 2003, et un procès dont il sort blanchi, mais blessé et amer.
Entre-temps, sollicité pour créer un musée de la photographie à Florence, il a déposé sa collection aux archives Fratelli Alinari de la capitale toscane.
Gilles Simond

Favrod en dix dates

1927 Naissance le 21 avril à Montreux.
1942 Atteint de tuberculose, passe un an au sanatorium à Leysin. Y découvre une collection de l’hebdomadaire français «L’Illustration», qui fonde sa passion pour la photographie.
1949 Président de la Société des Belles-Lettres, rencontre André Breton, Jean Cocteau et Saint-John Perse.
1952 Part faire le tour de la Méditerranée comme journaliste, payé à l’article par la «Gazette de Lausanne». Epouse Marguerite Gagnebin, avec qui il aura trois garçons. Suivront dix ans de reportages, en Indochine et en Afrique.
1961 Est à l’origine de la première rencontre entre négociateurs français et algériens pour préparer les Accords d’Evian afin de mettre fin à la guerre d'Algérie.
1962 Engagé aux Editions Rencontre à Lausanne. Y crée l’«Encyclopédie du monde actuel» et l'«Atlas des voyages».
1974 Création de la fondation suisse pour la photographie.
1985 Fonde le Musée de l’Elysée pour la photographie.
1996 Quitte le Musée de l’Elysée.
2015 Publie son dernier ouvrage, «Citation, récitation» (Ed. Infolio).

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