Le chat sauvage, souffre-douleur du climat

Faune indigèneLe félin s'adapte moins bien que son hybride domestico-forestier au réchauffement planétaire. Reportage en dessus de Nyon, sur les traces génétiques de l'animal.

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En ce matin de janvier, le fond de l’air est glacial, mais les effets de lumière sur le lac sont somptueux. Comme tous les quinze jours, Béatrice Nussberger va relever ses pièges à ADN disséminés dans le massif forestier du Muids, au-dessus de Nyon. Sur une surface de 1 km2, la biologiste a déposé trois lattes en bois émoussées et enduites de teinture de valériane, une substance dont les chats - sauvages comme domestiques - raffolent au point de s’y frotter. Elle s’approche de la planchette en bois, l’inspecte à la recherche de poils pris dans les échardes. «La présence de la racine du poil est indispensable, indique la scientifique, c’est là que se trouvent les éléments génétiques que je vais m’efforcer de déchiffrer au labo.»

Le monitoring national a débuté il y a dix ans. La biologiste du Centre de compétence pour la biologie de la faune Wildtier Schweiz gère actuellement le deuxième relevé de ce suivi. Le projet, financé par l’Office fédéral de l’environnement et les cantons concernés, vise à mieux connaître la répartition du chat sauvage - ou chat forestier - en Suisse, l’évolution de sa population et le taux d’hybridation de l’espèce.

Vidéo: En 2018 et en 2019, la fondation Kora a disposé une dizaine de trappes grâce auxquelles dix chats sauvages différents ont pu être capturés, auscultés par un vétérinaire, pucés et dotés d'un collier émetteur.

Persécution et hybridation

«On ne sait pas grand-chose des hybrides, si ce n’est qu’ils sont fertiles, relève Béatrice Nussberger. Nous espérons qu’à l’issue de nos recherches, nous comprendrons mieux les risques potentiels qu’ils peuvent faire peser sur l’espèce.» Le contrôle des lattes, réparties dans de nombreux sites du Jura, du Plateau et des Préalpes, est effectué en général par les gardes-faune, surveillants auxiliaires et chasseurs durant les mois de novembre à avril.

Au fil du temps, le chat sauvage a connu de nombreuses persécutions. «Des auteurs allemands l’ont décrit comme une bête sanguinaire qui s’attaquait à l’homme et au bétail, regrette le chercheur Jean-Pierre Jost, qui a étudié le félin durant plus de trente ans. En France et en Suisse, on versait des primes à ceux qui les tiraient.» À tel point que la créature a failli s’éteindre. Mais en 1962 le chat forestier est placé sous protection. En tant qu’animal sauvage de la faune indigène, il ne peut plus être chassé ni capturé. «Il se porte bien à présent, ajoute Béatrice Nussberger. On estime qu’en Suisse sa population atteint plusieurs centaines d’individus.»

Menace de remplacement

Là où les choses se compliquent pour l’espèce, c’est que parmi les chats forestiers se trouvent des hybrides domestico-sauvages. Mais qui de l’un ou de l’autre a le plus tendance à fauter hors de sa sous-espèce? «Difficile à dire», admet Jean-Pierre Jost.

D’une part, le mâle domestique couvre près de 3 km2 de territoire, alors que la femelle dépasse rarement le kilomètre carré. Et c’est ainsi qu’il peut potentiellement entrer en contact avec une femelle sauvage. Mais d’autre part, les jeunes chats forestiers, lorsqu’ils s’émancipent autour de 10 mois, quittent le territoire maternel pour trouver des femelles avec lesquelles s’accoupler et ne pas entrer en conflit avec les mâles qui cherchent à féconder leur mère. Il n’est alors pas impossible qu’ils tombent sur des chattes domestiques.»

Il y a vingt ans, Jean-Pierre Jost a suivi de près une recherche au massif de Blauen, dans le Jura bâlois, pour évaluer l’empreinte génétique des chats domestiques sur les chats sauvages. «On avait compté entre trente et quarante chats sauvages, dont 30% étaient des hybrides.» Les biologistes craignent qu’à terme le chat sauvage se fasse remplacer. «L’hybride a plus de chances de s’adapter au changement climatique que le forestier», note Jean-Pierre Jost. Le chat sauvage se nourrit de petits rongeurs, dont la population est en baisse en raison du réchauffement de la planète, des monocultures et de la destruction de leur habitat. «Nous l’avons constaté, le chat sauvage ne s’approche pas des milieux périurbains, alors que le chat hybride est tout à fait capable d’aller jusqu’à manger des restes de nourriture aux abords d’une ferme ou la pâtée de chats domestiques.»

L’extinction du chat sauvage serait une perte inestimable pour la biodiversité. Mais les chercheurs ne sont pas alarmistes pour autant. «S’il y a risque d’appauvrissement d’une part, de l’autre existe la possibilité d’un enrichissement avec l’émergence d’une nouvelle sous-espèce», s’enthousiasme Jean-Pierre Jost. Le public est du reste toujours plus acquis à la cause du félin.

Animal de l’année

«Nous avons justement choisi le chat sauvage comme ambassadeur de l’année 2020 pour sensibiliser la population à l’importance de préserver les grands espaces non habités dans lesquels il vit», souligne Layne Meinich, directrice adjointe du centre Pro Natura de Champ-Pittet. Et des efforts concrets ont été mis en place. «On n’exploite par exemple plus la forêt durant la période de reproduction, illustre le biologiste. Ou on évite de faire de la monoculture, ce qui appauvrit la diversité des animaux qui constituent la nourriture de base du chat sauvage.»

Créé: 07.02.2020, 12h12

Des animaux indomesticables

La Garenne Dans le canton de Vaud, le zoo La Garenne possède trois spécimens. «Il s’agit de bêtes nées en captivité dans d’autres zoos suisses, dit Stéphanie Massy, médiatrice scientifique et responsable d’éducation à La Garenne. Pour leur bien-être, on essaie de garder nos distances. Et d’ailleurs le chat forestier ne vient pas vers l’humain.»

Elvis Il y a deux ans, un chat sauvage retrouvé en piteux état dans un poulailler avait été pris en charge par le zoo. «On l’avait appelé
Elvis», poursuit Stéphanie Massy, qui explique que les autres n’ont pas été baptisés, pour ne pas les anthropomorphiser. «Il était extrêmement malade et ne pesait que 3 kilos.» Un adulte pèse en moyenne 6 kilos. «Malgré son piteux état, la nourriture et les soins qu’on lui apportait, il est resté très agressif. Il fallait prendre ses précautions avant de s’en approcher.» Le chat sauvage n’est pas domesticable. «Il peut arriver que des promeneurs entendent des chatons miauler en forêt», raconte Béatrice Nussberger, de Wildtier Schweiz. Attendris, les amis des animaux pourraient avoir envie de ramener les bébés à la maison. «S’il s’agit de chatons sauvages, en grandissant ils se défendront en feulant contre tout humain cherchant à les approcher. Autant dire qu’ils ne seront plus de bonne compagnie.»
C.Cd.

Le chat se rapproche des zones urbanisées

«Adaptable» Le chat sauvage gagne-t-il de nouveaux territoires? Sans doute revenue en Suisse via le Jura dans la première moitié du XXe siècle, l’espèce reste très discrète, mais semble néanmoins bien se porter. Une étude conduite actuellement par la fondation Kora aux abords du lac de Neuchâtel – plus précisément entre le Fanel bernois et le sud de Cudrefin – tend à démontrer que l’Animal suisse de l’année (pour Pro Natura) ne se terre plus uniquement dans les bois. «Disons qu’il a besoin de couverts, mais pas forcément d’une forêt, souligne Léa Maronde, biologiste auprès de cet organisme chargé par la Confédération du suivi des différentes espèces de carnivores. Il est plus «adaptable» qu’on ne le pensait et on voit grâce aux colliers émetteurs qu’on a installé qu’il se déplace de plus en plus dans des zones de campagnes et se rapproche des zones urbanisées.»

Trappes En 2018 et en 2019, le Kora a installé une dizaine de trappes grâce auxquelles dix chats différents (trois mâles et sept femelles) ont pu être capturés, auscultés par un vétérinaires, pucés et dotés d’un collier émetteur. L’appareil (qui tombe tout seul au bout d’une année) permet aux biologistes de suivre les évolutions et le comportement de ces félins.

Valériane Forte des résultats encourageants obtenus en 2018, l’Association Grande Cariçaie (AGC) s’est également mise sur la piste du chat sauvage. «Il fait partie de la liste des espèces prioritaires fixée dans notre plan de gestion de la rive sud du lac de Neuchâtel», explique le biologiste Antoine Gander. De fin octobre à fin janvier, l’AGC a donc disposé dix pièges-photos et une planchette de bois vaporisée de valériane dans des endroits susceptibles d’être empruntés par le chat sauvage.

Felis silvestris silvestris La zone a été divisée en trois secteurs où les appareils ont été posés pour six semaines chaque fois. Si l’objectif a le plus souvent été déclenché par le passage de renards, de chevreuils ou de promeneurs plus ou moins vêtus –, il a immortalisé à une trentaine de reprises felis silvestris silvestris. «Aucune image ne montre deux chats en même temps, mais nous ne pouvons pour le moment pas dire combien d’individus différents nous avons photographiés», souligne Antoine Gander. Les images vont être transmises aux spécialistes du Kora, qui tentera de déterminer ce nombre. Ils se baseront pour cela sur la forme et la longueur des rayures noires qui parcourent sa robe fauve et sur le nombre, l’épaisseur et l’espacement des anneaux – noirs aussi – qui cerclent sa queue. «Nous pouvons quoi qu’il en soit constaté qu’il se balade aussi bien dans nos forêts riveraines que dans les forêts de pente qui les jouxtent.»
F.RA.

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