Le chef du patrimoine aime faire parler les bunkers

Portrait Le patron des Monuments historiques Maurice Lovisa a appris à défendre le béton armé avant les vénérables pierres.

Amoureux de Vauban et des murs qui sont construits pour garder leurs secrets, Maurice Lovisa veut utiliser l'attrait pour la magie des vieilles pierres dans la promotion du patrimoine, notamment celui du XXe siècle.

Amoureux de Vauban et des murs qui sont construits pour garder leurs secrets, Maurice Lovisa veut utiliser l'attrait pour la magie des vieilles pierres dans la promotion du patrimoine, notamment celui du XXe siècle. Image: Vanessa Cardoso

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Un gamin autrefois considéré comme «gentiment original», et qui crapahutait sur toutes les forteresses de Vauban dans l’espoir d’en décortiquer le génie d’origine, vient de prendre la tête des Monuments historiques du canton de Vaud. Maurice Lovisa, grand spécialiste des fortifications militaires et amoureux des vieilles pierres, va devoir endosser et surtout redessiner le costume de gardien du temple. À une heure où la densification urbaine pousse plus que jamais à retoucher le cœur historique mais aussi les périphéries industrielles, résidentielles et agricoles de nos villes, ce sera en partie à lui, inconnu au bataillon vaudois, et à son équipe de repousser la frontière de ce qu’est devenu le patrimoine.

Il aime ça, Maurice Lovisa: aller là où peu de monde – mieux, personne! – ne met jamais les pieds. Il a appris le dialecte tessinois de l’Alto Malcantone avec sa grand-mère. Failli partir seul restaurer un fortin perdu en Irlande. Surtout passé quinze ans de sa vie à inventorier une à une toutes les fortifications de l’armée suisse pour le compte du Département militaire fédéral. Et fini par se battre pour sauvegarder le fortin du Saint-Gothard: «On a déjà beaucoup écrit sur la cathédrale. Pas sur cette architecture qui permet aussi de mieux connaître la Suisse.» Les gradés l’ont un peu pris pour un original.

L’émotion des fortifications

Un beau jour, Maurice Lovisa se retrouve vraiment seul, au beau milieu des Alpes, face à un ouvrage perdu datant du début du siècle. «Ils avaient taillé dans la roche, mais doublé le tout par des blocs de granit. Tout était superbe. Fini. Invisible, mais taillé à la perfection. On peut tout décortiquer, dire que telle ou telle technique a été apprise des Anglais. Mais ça reste aussi du «bel ouvrage» qui peut donner autant d’émotion qu’une façade rococo.»

C’est là que le spécialiste apprend à s’effacer, à rester en retrait. «On n’a pas à dire qu’on aime ou qu’on n’aime pas. Un bâtiment, c’est toujours le résultat d’une époque à un moment donné. Certains ont récupéré les fortins pour en faire une idéologie à la gloire du réduit national. D’autres se sont moqués de cette guerre froide qui s’est prolongée jusque dans les années 90. En fait, il ne faut faire ni l’un ni l’autre. On doit juste respecter le bâtiment.» Le pince-sans-rire aime essayer de déstabiliser. Il décoche des anecdotes sorties tout droit des bunkers pour convaincre – c’est devant le pain de sucre de la Blécherette qu’il pose. Il sait alterner entre l’humour noir et un sérieux soudain. «On a stocké des gaz de combat dans des cavernes où poussent aujourd’hui des champignons biologiques, des lance-flammes ont été installés dans les tunnels, des mines dans les ponts et des explosifs sous les routes. Un temps, la Suisse était prête à détruire une partie de son infrastructure. Ça fait réfléchir.»

«On ne doit rien mépriser. Au contraire. Ceux qui font évoluer un patrimoine le respectent aussi et en sont fiers. C’est ça qu’on doit utiliser»

Le volubile a appris à tirer son parti du culte du secret. Il veut désormais faire parler les pierres. Utiliser l’attrait pour le charme du patrimoine pour convaincre des syndics et des promoteurs de tous bords, plutôt que d’utiliser les moyens légaux. «J’ai passé le cap où le développeur immobilier est un méchant et le défenseur des bâtiments un gauchiste.» Ceux qui connaissent un peu l’oiseau, passé par la gestion du patrimoine des CFF – où on rase volontiers un charmant hangar pour le remplacer par un parking relais – et le patrimoine genevois, disent que ça semble plutôt bien parti.

«Reconnecter les gens au patrimoine»

Fin et grand dans des vêtements un peu larges, éternel bavard avec le phrasé italien (la famille est originaire du Frioul) mais l’accent d’ici, les mains sans cesse en mouvement, Maurice Lovisa sait aussi qu’il est à un poste politique. Aurait-il combattu la destruction des halles aux locomotives de Lausanne? Là, il se tait une seconde. «Les villes bougent. On ne doit pas les piloter. Mais copiloter ce qu’on peut. Des combats, je sais que je vais en avoir et on ne va pas tous les remporter. Ce qu’il faut, c’est expliquer, donner les éléments d’interprétation, dire pourquoi un croisillon ou un bot de molasse fait partie de tout le bâtiment. On ne doit rien mépriser. Au contraire. Ceux qui font évoluer un patrimoine le respectent aussi et en sont fiers. C’est ça qu’on doit utiliser.» Et quand il ne reste plus rien? Là, le bonhomme répond vite. «On peut transmettre un patrimoine par des sons, des images, des souvenirs et bien d’autres choses. Il faut reconnecter. Aujourd’hui, la plupart des gens ne savent plus comment fonctionnait une ferme, comment un cycle de vie tournait autour et comment on y tuait le cochon. Le rapport avec la mort s’est un peu perdu.»

Récemment, Maurice Lovisa est remonté au sommet de la cathédrale de Lausanne, là où il a rencontré son épouse. Un collègue lui a montré un bout de vitrail épargné depuis le XIIIe siècle. Ça lui a, de son propre aveu, donné le vertige. Ce n’est pourtant pas là le prochain défi. Le Service des monuments historiques, couru lors des Journées du patrimoine mais pas toujours adulé le reste de l’année, veut changer son image. L’heure est au patrimoine immatériel, rural, industriel ou proto-industriel, et aussi à celui des ensembles résidentiels des années 60-70. Pas ce qui a les plus belles lettres de noblesse: «Tout n’a pas été signé Le Corbusier, plaisante-t-il, et constructions sans isolation thermiques constituent parfois de vrais radiateurs qui ne sont pas forcément bien vus à l’heure des économies d’énergie. On va devoir comprendre, expliquer et trouver des solutions. On peut isoler une vieille ferme. Mais dans mille ans, une maison en chaux bien orientée restera tout aussi durable. Parfois il est plus sage d’attendre que d’appliquer des méthodes qui ne respectent pas le patrimoine.»

Créé: 08.02.2019, 09h14

Bio

1965 Naît le 3 avril, à la Clinique des Charmettes, à Lausanne, d’un père employé du port franc et d’une mère couturière.

1990 Fait un premier stage à l’Office des constructions fédérales de Lugano et se passionne pour le fort de l’Hospice du Saint-Gothard.

1992 Diplôme d’architecture à l’EPFL. Est repéré par un colonel (lui n’a fait que quelques jours d’armée) et se retrouve chargé de l’inventaire des fortifications suisses depuis Berne.

2000 Rentre à l’association Vauban, à Paris.

2003 Rencontre sa future épouse, Anne.

2009 Dirige le Service des monuments et sites de Genève.

2015 Passe conseiller patrimoine des CFF pour la région romande et tessinoise.

2018 Sur 19 postulations et au terme d’une sélection sérieuse, est nommé conservateur cantonal des monuments et sites.

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