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La confrérie mouride se fait une place dans l’Islam vaudois

Puissante au Sénégal, où elle compte près de 3 millions d’adeptes, cette voie soufie à la spiritualité toute particulière développe depuis peu ses institutions dans le canton et en Suisse.

Bamba Sow (en jaune) conduit une séance de prière dans son appartement à Gimel.
Bamba Sow (en jaune) conduit une séance de prière dans son appartement à Gimel.
Jean-Paul Guinnard

Gimel, un samedi en fin d’après-midi. Dans son salon, Bamba Sow se prépare à accueillir une réunion spirituelle mêlant prières et récitations de poèmes, mais aussi quelques discussions animées. Vêtu d’un impeccable caftan jaune, le nez chaussé de petites lunettes, ce cinquantenaire est l’un des dignitaires de la confrérie mouride dans le canton de Vaud.

Une microcommunauté

Au Sénégal, les musulmans adeptes de cette forme de soufisme – le mouridisme – forment une communauté particulièrement puissante (lire encadré): ils seraient environ trois millions sur une population totale de plus de 15 millions d’habitants. Mais en terres vaudoises, leur présence est plus que discrète. «Nous devons être à peu près 150», évalue Bamba Sow. Autrement dit, près de la moitié des 330 Sénégalais officiellement répertoriés dans le canton, tout de même.

Ce jour-là, ce père de famille qui travaille dans le domaine de la sécurité reçoit chez lui les membres du dahira de Lausanne, un cercle rassemblant les mourides parmi les plus investis au sein de la confrérie. «En principe, nous sommes environ une vingtaine à nous réunir tous les mois. Aujourd’hui, c’est un peu spécial, car une dizaine d’entre nous sont au Sénégal pour un pèlerinage», s’excuse-t-il. Il explique que les dahira sont l’une des institutions de la confrérie mouride, que l’on retrouve aussi bien au Sénégal que dans la diaspora. Et s’il en existe déjà dans plusieurs cantons suisses, notamment Genève, Bâle, Zurich ou Berne, il a cofondé le premier dahira vaudois il y a à peine quatre ans.

Pourquoi si récemment? «Auparavant, il n’y avait pas assez de monde», croit-il savoir. Puis il y a eu la crise: «Ces dernières années, après 2008, plusieurs Sénégalais sont venus d’Espagne et d’Italie pour s’installer en Suisse.» Cheikh Sylla, qui préside actuellement le dahira, abonde: «C’est mon cas. J’ai vécu vingt-cinq ans en Espagne, mais il a fallu partir, car il n’y avait plus de travail.» Comme Bamba Sow, ce père de famille installé à Sainte-Croix assume depuis lors plusieurs fonctions religieuses auprès de la communauté mouride locale, lors des naissances et des décès notamment. Et pourtant, ils ne sont pas imams, mais dieuwrignes, autrement dit responsables spirituels du dahira.

Un islam différent

Comme les autres formes de soufisme, le mouridisme se distingue des courants majoritaires de l’islam à plus d’un titre. Bamba Sow ne s’en cache pas. «Le fait d’avoir un leader nous distingue radicalement de l’islam saoudien, par exemple. Pour les wahhabites, il ne peut y avoir d’intermédiaire entre Dieu et les hommes. En revanche, toutes les confréries soufies ont un dirigeant.» Depuis Touba, ville sainte des mourides au Sénégal, la confrérie est conduite par un calife qui descend en droite ligne du fondateur de la confrérie, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké. Bamba Sow résume: «Les dieuwrignes sont les intermédiaires entre les mourides et leur cheikh. Le cheikh, lui, est l’intermédiaire entre les mourides et Dieu.»

Mais les différences avec les autres courants musulmans ne s’arrêtent pas là. Parmi les premiers arrivés ce soir-là, un homme se distingue. Rapidement, il s’affaire pour mettre en place de quoi accueillir les autres participants: des bouteilles d’eau et des cacahuètes d’abord, puis viendront les pâtisseries et le café aux épices, aussi sucré que fumant. «C’est du café Touba», sourit-il. Autour du cou, il porte une photographie du fondateur du mouridisme, et ses cheveux coiffés à la façon des rastafaris sèment le trouble. «C’est un baye fall», explique Bamba Sow. Au sein de la confrérie, ce sont des hommes, mais aussi des femmes, dont la vocation est toute particulière, et leur coiffure n’a rien à voir avec la Jamaïque. Contrairement aux autres mourides, ils ne sont astreints ni aux cinq prières quotidiennes ni au jeûne du Ramadan, deux des cinq piliers de l’islam. Au lieu de cela, ils pratiquent une forme d’ascèse en se dédiant à la communauté par le biais de multiples travaux. «C’est une voie de simplicité, explique le jeune homme, qui précise être marié et travailler comme éducateur. On ne décide pas de la suivre. C’est un appel que j’ai reçu quand j’étais très jeune. Un jour, j’ai dit à mes parents: je suis baye fall.»

Fédération naissante

Bamba Sow ne cache pas que cette facette du mouridisme crispe certains musulmans rigoristes. Mais les divergences avec les autres courants de l’islam n’empêchent pas les mourides de fréquenter les mosquées vaudoises, faute d’avoir la leur. La plupart des réunions du dahira se déroulent ainsi au Centre culturel musulman de Prilly. Et des fidèles mourides se rendent également à la mosquée de Lausanne, connue pour sa ligne stricte. «On ne dit pas forcément qu’on est mourides. On vient prier et on s’en va.» En dehors des mosquées, le cercle du dahira permet à la spiritualité mouride de se déployer sans contrainte et selon ses propres règles. Dans le petit appartement de Gimel, la réunion commence par une prière en direction de la Mecque, s’interrompt par un moment de discussion, avant de se poursuivre par une récitation de poèmes écrits par Ahmadou Bamba. Une fois terminée, la cérémonie laisse la place à un vif débat en langue wolof: une fédération rassemblant les différents dahira de Suisse est en train de se constituer. «Cela doit permettre de créer ou d’acheter un lieu pour la communauté mouride», explique Bamba Sow. Le projet, qui pourrait mêler centre culturel et espace de prière, prendra sans doute des années à se concrétiser. En attendant, la première assemblée générale de la fédération est prévue dans quelques semaines.

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