Le mari de Cesla Amarelle jette l’éponge

Conflit d’intérêtsPhilipp Müller, directeur financier du CHUV, quittera ses fonctions à la fin de l’année afin d’éviter toute collusion avec son épouse conseillère d’Etat.

Philipp Müller embrassait son épouse Cesla Amarelle après sa nomination à la candidature par le PS, en janvier dernier.

Philipp Müller embrassait son épouse Cesla Amarelle après sa nomination à la candidature par le PS, en janvier dernier. Image: Bertrand REY

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Madame arrive, Monsieur s’en va. Le mari de Cesla Amarelle va quitter ses fonctions à la tête du CHUV. Il l’a annoncé lundi matin, à 9 h 30, au personnel du centre hospitalier dont il est le directeur administratif et financier depuis quatre ans. Philipp Müller, docteur en économie de 42 ans, spécialiste de l’administration publique, tirera sa révérence le 31 décembre. Motif? Un conflit d’intérêts possible avec la nouvelle fonction de son épouse, élue le 21 mai au Conseil d’Etat.

Cette situation «pourrait attiser des critiques, certains pourraient s’étonner que Madame et Monsieur occupent des fonctions dirigeantes, craint Philipp Müller. Quid de leur indépendance l’un vis-à-vis de l’autre? Et quid du fonctionnement de la démocratie?» Il précise que sa décision a été longuement mûrie: «La question a été évoquée avec mon épouse dès la fin de l’été 2016, quand sa candidature se posait au sein du Parti socialiste.»

Conseiller d’Etat en charge du Département de la santé (DSAS), Pierre-Yves Maillard prend acte: «Ce poste fait partie des cinq dirigeants du CHUV directement nommés par le Conseil d’Etat. Il aurait été difficile de garder une fonction dont l’autorité d’engagement comprend son épouse. Je partage cette analyse.» Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV se dit «d’autant plus triste» que c’est lui qui était allé «chercher Philipp Müller pour ses qualités.» Mais il évoque une «décision clairvoyante».

Etre directeur administratif du CHUV n’est pas une mince affaire: il faut gérer un budget annuel de 1,7 milliard de francs. «Si la situation budgétaire devait se tendre, il y aurait un risque politique et ce ne serait pas bon pour la démocratie de faire peser autant de responsabilité sur un couple», explique Cesla Amarelle, commentant le départ de son mari. «Plus encore que le conflit d’intérêts réel, c’est l’apparence d’un possible conflit d’intérêts qui serait problématique.»

Sur le plan strictement légal, rien ne s’opposerait à ce que Philipp Müller reste en fonction. La loi sur l’organisation du Conseil d’Etat ne pointe pas d’incompatibilité entre un conjoint ministre et un autre fonctionnaire. «Elle fixe des règles minimales, qu’on retrouve ailleurs en Suisse, note Vincent Grandjean, chancelier de l’Etat. En l’occurrence il s’agit donc de l’interprétation des personnes.»

Le cas Métraux «différent»

La proximité familiale entre une ministre et un fonctionnaire n’est pas une première. Le mari de Béatrice Métraux (Verts), en charge des Institutions et de la sécurité (DIS), travaille également pour l’Etat: il s’agit de Jean-François Métraux, inspecteur cantonal des forêts. Il n’a pas démissionné lorsque son épouse a été élue en 2011. La situation est «différente», souligne Pierre-Yves Maillard: «Dans son cas, l’autorité d’engagement n’est pas le Conseil d’Etat. Les questions disciplinaires ou la rédaction d’un certificat de travail sont du ressort du chef de service, pas du Conseil d’Etat lui-même.»

Béatrice Métraux confirme que «la question du poste occupé par mon mari ne s’est jamais posée». Jean-François Métraux, «simple collaborateur de l’Etat, n’est pas nommé par le Conseil d’Etat mais par le directeur de la direction générale de l’Environnement, il n’a pas le rang de chef de service, ni de directeur et sa fonction ne fait pas partie des fonctions dirigeantes et exposées.» Le Département de Jacqueline de Quattro, dont fait partie l’Inspection cantonale des forêts, précise que Jean-François Métraux a deux supérieurs hiérarchiques au-dessus de lui avant l’étage politique.

En 2015, la direction du Pôle muséal de Lausanne (rebaptisé depuis Plateforme 10) a été confiée à Chantal Prod’Hom, qui avait parfaitement le profil requis pour cette fonction. Mais elle était proche de la ministre de la Culture, Anne-Catherine Lyon (PS). Pour éviter tout conflit d’intérêts potentiel, le Conseil d’Etat a fait dépendre son poste du Département des finances et des relations extérieures de Pascal Broulis, notait alors 24 heures. Cette organisation obéissait à la logique gouvernementale selon laquelle le Pôle muséal contribuait au rayonnement du canton, dont le grand argentier était le fer de lance.

Quoi qu’il en soit, le départ de Philipp Müller est salué au Grand Conseil. «C’est une décision élégante qui me paraît bien, affirme le député Jean-Marie Surer (PLR). Cela dit, il n’y a pas de quoi s’en vanter, c’est juste une question d’éthique minimale à avoir. Et d’ailleurs le mari de Béatrice Métraux pourrait s’en inspirer.» Un élu de gauche salue également la nouvelle: «Heureusement qu’ils ont fait cela avant que la droite ne s’empare du sujet et dépose une interpellation au Grand Conseil.»

Une ONG lance des fleurs

La décision est saluée par l’ONG Transparency International (TI), active dans la lutte contre la corruption. «Elle témoigne d’une bonne sensibilité pour les problèmes qui peuvent résulter de conflits d’intérêts», souligne le président de sa section Suisse, Eric Martin. De manière générale, «les conflits d’intérêts sont fréquents lors de l’engagement de membres de la famille ou de traitements privilégiés. La sensibilité à ce problème dépend notamment de la maturité politique des dirigeants et des standards démocratiques.»

Philipp Müller dit regretter de quitter «une très belle fonction, mais la raison démocratique de l’élection de ma femme a prévalu.» Il renonce à un salaire de 181 783 francs brut par an. Pour la suite, il dit «n’avoir encore rien anticipé de concret, chaque chose en son temps». Sur le plan privé, il affirme aussi avoir envie d’être «présent auprès de ses filles», âgées de 7 et 9 ans.

Créé: 29.05.2017, 14h15

Philipp Müller est directeur de l'administration, des finances et de la logistique du CHUV depuis 2013.

Ligne directe avec le ministre

Particularité vaudoise, l’équipe de direction du CHUV est directement placée sous la tutelle du Conseil d’Etat, alors que les hôpitaux cantonaux des cantons voisins ont des conseils d’administration. Ce dispositif paraît «logique» à Pierre-Yves Maillard (PS), conseiller d’Etat en charge de la Santé: «Le CHUV, c’est l’institution de dernier recours pour la santé publique dans le canton, dans laquelle l’Etat investit chaque année plus d’un demi-milliard chaque année. Il se caractérise aussi dans la recherche médicale, il a un impact sur la vitalité du canton dans son ensemble. Si on faisait semblant de donner la responsabilité à un conseil d’administration, cela n’enlèverait rien à la responsabilité de l’Etat, cela créerait juste de la confusion.» Une telle demande émane du secteur privé et des milieux qui ont une vision libérale de la santé. «Que je sache, dans les cantons qui confient cette responsabilité à une direction intermédiaire, les avantages ne sont pas évidents», affirme Pierre-Yves Maillard.

«A titre personnel, je trouve que c’est une simplification bienvenue, dit Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV. Cela augmente l’efficacité de notre travail. Je rencontre Pierre-Yves Maillard toutes les semaines et tous les problèmes sont abordés, avec des réponses directes. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai accepté ce poste en 2008. Cela dit, le CHUV a une marge d’autonomie accordée par la loi sur les hospices, les compétences sont bien codifiées.»

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