«Je me considère comme un hôtelier, pas un tenancier de bordel»

ProcèsAccusé d’avoir sous-loué des logements à tarifs ruineux, un retraité lausannois a été acquitté.

Le tribunal s'est trouvé face à une affaire hors normes, levant un coin de voile sur le business gris de l'immobilier à Lausanne.

Le tribunal s'est trouvé face à une affaire hors normes, levant un coin de voile sur le business gris de l'immobilier à Lausanne.

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C’est une prostituée polonaise qui a déclenché l’affaire. La jeune femme séjournait plusieurs fois l’an dans un studio meublé du boulevard de Grancy, loué à Paul*. Elle payait 175 fr. par jour à ce retraité soucieux d’offrir à des «indépendantes» un certain «standing» afin de mener leurs «affaires».

Seulement, cette travailleuse du sexe s’est un jour fâchée de devoir assumer une réservation à laquelle elle avait renoncé. Elle a déposé une plainte et déclenché une enquête qui allait lever un coin de voile sur une face obscure – et néanmoins notoire – du marché immobilier. Le dossier a atterri mardi sur les pupitres du Tribunal correctionnel de Lausanne. Une fois le litige avec la demoiselle expédié par un arrangement financier, les juges ont exploré le reste de l’histoire. Ils ont découvert ce que Paul appelle un «modèle économique». Mais que le procureur Jérémie Müller qualifie d’«usure par métier» et «exercice illégal de la prostitution».

Outre les quatre studios sous-loués à des professionnelles trois à quatre fois plus cher que le prix versé à la gérance, le retraité administrait un quatre-pièces divisé en autant de chambres. Y transitaient quantité de locataires: consultant indépendant, pizzaïolo illégal, couple asiatique avec enfants, chercheur de l’EPFL ou Sénégalais à l’aide sociale. Confrontée à la pénurie de logements, cette tribu hétéroclite acceptait de verser des montants bien supérieurs aux prix du marché (1350 francs pour une chambre de moins de 9 m2, avec cuisine et salle d’eau partagées). Des sommes déboursées – entièrement ou en grande partie – par l’aide sociale pour ses bénéficiaires.

Paul, coupe en brosse, moustache au cordeau et complet-cravate, le tout dans un élégant camaïeu argenté, se justifie: «Je me considère comme un hôtelier, pas comme un tenancier de bordel. J’ai de gros frais pour maintenir ces logements en bon état et je les loue à peine plus cher que d’autres bouis-bouis que l’on peut trouver à Lausanne.» Le sexagénaire sait de quoi il parle: durant des années, il a œuvré comme démarcheur publicitaire pour une plateforme de rendez-vous tarifés, visitant les lieux de passe de toute la Suisse romande. Un travail où cet homosexuel était apprécié pour sa décence envers ses clientes.

Selon le calcul du Parquet, ce business aurait rapporté en huit ans quelque 380'000 fr. de bénéfice à son patron, lequel en avait fait métier. «Ce montant ne me paraît pas choquant», a plaidé Olivier Carré, défenseur.

Les juges ont acquitté ce «sous-gérant original». S’ils ont souligné les montants moralement discutables de ces loyers, ils n’ont rien vu de pénal dans la mise à disposition de pièces bien entretenues et sécurisées à des travailleuses du sexe plutôt haut de gamme et à des nouveaux arrivants en ville, confrontés aux difficultés ordinaires à se loger.

Paul en sera quitte des frais engagés pour sa défense. Notamment une facture de détective de 3000 francs pour évaluer le marché lausannois des chambres de passe. Faisant dire au président de la Cour Pierre Bruttin: «Ça, c’est de l’usure!»

* Prénom d’emprunt

Créé: 20.08.2019, 19h38

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