«Je crois que Yoda commence à m’aimer vraiment fort»

HandicapPour qu’un tendre labrador noir de moins de 3 ans puisse prêter ses yeux à Rania, il a fallu déployer des trésors de passion, de patience et d’engagement.

Sous l’œil de Pascal Aeby (à droite), <i>Yoda </i>montre à Rania où se trouve le boîtier sonore et tactile qu’elle doit actionner.

Sous l’œil de Pascal Aeby (à droite), Yoda montre à Rania où se trouve le boîtier sonore et tactile qu’elle doit actionner. Image: PHILIPPE MAEDER

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«Lampada!» Rania n’a pas besoin de répéter son ordre: Yoda avance encore de quelques pas, se dresse et pose ses pattes avant sur le boîtier sonore et tactile du feu rouge. Il peut même arriver, avec un peu de chance, que l’une de ses griffes parvienne à l’actionner. Dans le cas contraire, Rania n’a plus qu’à le faire elle-même et à attendre, à côté de son labrador sagement immobilisé devant le passage pour piétons, que le signal lui indique qu’elle peut traverser. Nous sommes place Saint-François, à Lausanne, une fin de matinée ensoleillée de novembre.

Ensoleillé comme le rire de Rania Python, 30 ans dans quelques mois, malvoyante à la suite d’un glaucome congénital. La jeune femme, adoptée au Liban par une famille romande quand elle avait quelques mois, parvient à distinguer le jour et la nuit, mais pas davantage. Depuis l’âge de 17 ans, elle est accompagnée d’un chien guide d’aveugle. Comme ses deux prédécesseurs, Yoda, un mâle magnifique dont on fêtera les 3 ans l’été prochain, est né à la Fondation romande pour chiens guides d’aveugles de Brenles (VD).

Le labrador noir donne ses yeux à Rania seulement depuis la fin du mois d’octobre dernier. Il est donc encore en «intro», comme le précise l’instructeur Pascal Aeby, qui accompagne Rania et Yoda ce jour-là. Le tandem a besoin de trouver ses marques, de tisser des liens qui deviendront de plus en plus forts avec le temps et de se préparer à l’examen qui, après six mois de vie commune, permettra à l’AI d’accorder ses subventions tant à Rania qu’à la Fondation.

Bûcheur et sérieux
Autant dire que le programme de la journée est intense et que Yoda, joueur et affectueux quand il vous accueille, mais bûcheur et sérieux une fois le harnais posé, a du pain sur la planche. Non seulement parce que la jeune femme est une boule d’énergie et de bonne humeur, qui aime les voyages, les promenades, le shopping et… les hamburgers, mais aussi parce que du travail de Yoda dépend une vie que Rania veut le plus normale possible. Oui, normale, à tel point qu’après une heure en sa joyeuse compagnie, on se surprend à lui lancer des «tu vois» et des «regarde» qui la font éclater de rire.

Les exercices commencent par une promenade dans un bois proche de l’appartement où vivent Rania et Christopher, son compagnon depuis cinq ans, et maintenant Yoda. Il faut apprendre au labrador à obéir scrupuleusement quand il est lâché pour s’ébrouer librement, à ne pas accorder une importance excessive aux autres chiens, à revenir dès que sa maîtresse l’appelle, et ce n’est pas encore parfaitement gagné...

Après quoi, en route pour la gare de Renens, une vingtaine de minutes de trajet émaillé par les ordres que Rania donne au chien sous le regard attentif de Pascal Aeby, qui commente, voire corrige. «Piede», «a terra», «scala», «destra», «passare», «piano», «ferma», «lampada»: Rania parle toujours à Yoda en italien. Une particularité des chiens guides d’aveugles suisses: l’inventeur de la méthode de dressage pratiquée à la Fondation de Brenles était Alémanique et avait ainsi estimé que l’italien est bien plus doux et musical quand il s’agit de donner des instructions. Les chiens dressés à Brenles, entre dix et douze par an, apprennent à connaître une trentaine de signaux auditifs.

«Jenny, ma chienne précédente, m’a un jour mordue jusqu’au sang pour m’empêcher de descendre du train du mauvais côté»

En chemin, Yoda, tenu par son harnais, travaille consciencieusement, la tête haute, en s’interdisant de poser sa truffe par terre. Il indique les changements de niveau par un temps d’arrêt, trouve les passages pour piétons, évite les passants, la foule, les obstacles au sol mais aussi ceux qui constituent un danger latéral ou qui sont à la hauteur de la tête de Rania. Dans le train qui nous conduit à Lausanne, Yoda est capable de lui trouver une place libre et, si la jeune femme a besoin de se rendre à un guichet, le labrador va l’y conduire avant de poser ses pattes avant sur le comptoir pour indiquer que la place est libre. Dans le passage sous voies qui nous mène à la montée du Petit-Chêne, si Rania lui lance «scala», Yoda la conduira devant les marches, si elle choisit «mobile», ils emprunteront l’escalier roulant. Un exercice que la labrador n’affectionne pas, en l’espèce, mais auquel il se prête de bonne grâce puisqu’on le lui demande.

Yoda doit aussi savoir désobéir à sa maîtresse en cas de danger. «Jenny, ma chienne précédente, qui est désormais à la retraite chez mes parents, m’a un jour mordue jusqu’au sang, se souvient Rania. Elle m’a ainsi empêchée de descendre du train du mauvais côté: la porte qui donnait sur les voies s’était ouverte par erreur, et je m’apprêtais à tomber dans le vide.»

Place libre
La rue de Bourg est avalée d’un bon pas, Yoda n’a lancé qu’un coup d’œil distrait aux chiens croisés, Pascal Aeby a dû gentiment sermonner une passante incapable de retenir son labrador qui voulait faire la fête à son congénère, et Rania est enfin posée dans le bistrot où elle se réjouit de déguster son repas préféré. En posant sa tête sur la banquette, Yoda lui a montré que la place était libre. Il peut dès lors s’accorder un petit roupillon, satisfait du travail accompli.

Il ne faut pas croire que la taille du hamburger puisse empêcher Rania de parler, de nous raconter une vie joyeuse avec son compagnon, des parents aimants, un frère adoré, un diplôme de traductrice en italien, anglais et allemand, et son actuelle recherche d’emploi. Une vie dans laquelle Yoda prend une place centrale, mais jamais prépondérante: «Je crois que Yoda commence à m’aimer vraiment fort», observe la jeune femme à l’adresse de Pascal Aeby, qui acquiesce en souriant.

Pourtant, avant de vivre ces instants de bonheur complice, il a fallu une somme considérable de passion, d’engagement, voire d’abnégation. Après une dizaine de semaines passées dans la nursery de Brenles, Yoda a rejoint sa famille de parrainage. C’est elle qui lui a appris, bénévolement, les bases de son éducation, l’a familiarisé avec la ville et ses embûches, en a fait un chien calme et serein pour le bien futur d’un handicapé. Et ce n’est qu’au bout d’environ dix-huit mois que Yoda a été confié aux mains expertes de l’un des six instructeurs d’une Fondation, active depuis vingt ans essentiellement grâce aux dons, qui va permettre à Yoda, en lui consacrant une centaine d’heures réparties sur huit ou neuf mois, de prêter ses yeux à Rania.

Un joli miracle qu’elle se réjouit de célébrer en mars, quand elle s’en ira à Paris retrouver une amie, malvoyante elle aussi. «Et cette fois, conclut fièrement Rania, ce sera sans Christopher». Mais avec Yoda , bien sûr. (24 heures)

Créé: 29.11.2014, 18h48

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La Fondation romande pour chiens guides d’aveugles, ch. des Hauts-Tierdoz 24, à Brenles (VD), organise une journée portes ouvertes samedi 6 décembre prochain.

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