Dave Lüthi fait parler les pierres d'ici

PortraitDoyen de la Faculté des lettres à Lausanne, l'érudit est passé maître dans l'étude et la défense des vieilles pierres d'ici. Pour lui, les bicoques vaudoises méritent le même sérieux qu'une façade monumentale.

Dave Lüthi se rêvait chanteur d'opéra. Il a finalement consacré sa carrière à la défense du patrimoine bâti vaudois.

Dave Lüthi se rêvait chanteur d'opéra. Il a finalement consacré sa carrière à la défense du patrimoine bâti vaudois. Image: Florian Cella

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Dorigny, un petit matin d’automne 94. «Il y avait quelques feuilles mortes dans le hall. Je sortais de mon HLM de La Chaux-de-Fonds et j’étais pour la première fois à l’université, perdu dans l’immense couloir du «B2». Seul. Je me suis demandé ce que je venais faire là.» Vingt-cinq ans plus tard, Dave Lüthi y est devenu le doyen de la Faculté des lettres et un professeur en vue. Plus. Costume en tweed, petites lunettes et droit comme une statue du XIe siècle, bavard efficace, l’agenda et l’assurance d’un ministre, il est devenu un de ces intellectuels prisé de la capitale vaudoise.

L’homme est un rapide un peu hors du temps qui s’est construit un personnage d’éclectique pince-sans-rire. Mais surtout une référence en histoire de l’art et dans l’étude des bâtiments de chez nous, au point d’en devenir un farouche et respecté défenseur. D’abord comme étudiant pris de passion pour le Grand Hôtel de Territet, puis comme jeune enseignant fasciné par les pierres tombales des baillis, et désormais comme apôtre de la cathédrale de Lausanne. «Des maîtres d’œuvre d’Angleterre sont venus la construire, excusez du peu.» On l’a aussi entendu dans l’affaire de la vente des cures vaudoises, dans celle du mobilier du domaine d’Hauteville.

En coulisse, on raconte que le conseiller d’État Pascal Broulis a peu apprécié ses prises de position publiques. Qu’importe. Dave Lüthi dit qu’il peut se le permettre.

«L’architecture a une puissance en soi»

S’il en est arrivé là, c’est à force de faire parler les pinacles, les fenêtres à meneaux, les croisées du transept… «Un jour, je me suis arrêté net devant les escaliers de la bibliothèque de Saint-Laurent à Florence, qui sont de Michel-Ange. C’était repoussant. Rien de ce que j’avais lu. Et là on se rend compte que l’architecture a une puissance en soi. On peut y être mal à l’aise, ou alors tellement bien. C’est ça qui est intéressant.

L’architecture a à la fois un côté très concret, mais elle peut aussi vous transporter.» À la suite de Marcel Grandjean et Gaëtan Cassina, c’est Dave Lüthi qui a développé une chapelle de professionnels pour qui les bicoques vaudoises s’étudient avec autant de respect qu’une façade du Louvre. Une chaire unique en Suisse qui mise sur le rôle social des bâtisses.

Le remuant professeur s’est acharné à étudier l’architecture des hôpitaux vaudois, les maisons bourgeoises, les hôtels, les chapelles de l’Église libre, et plus récemment les écoles, les musées et les infrastructures touristiques. Tout ce qui sert et qu’on oublie de regarder, en somme. «Personnellement, passer des heures sur la peinture de paysages hollandais ou sur les représentations de sainte Agathe m’intéresse peu. Notre rôle, c’est étudier ce qu’on a ici.» Il enchaîne: «Les collègues français nous disent parfois que chez nous, en province, c’est mal dessiné et mal conçu. Oui. Parfois, oui. Mais ici les architectes ont eu beaucoup plus de liberté et d’originalité. C’est quelque chose que j’ai découvert dans mes recherches. On peut apprécier sur nos façades ce léger basculement entre la norme et la création, voire la folie de l’architecte. Des choses qui cassent les codes et qui ne seraient jamais passées à Paris.»

L’opéra et la piscine

Peut-être bien que lui non plus. S’il a eu une carrière aussi fulgurante (prof à 34 ans, doyen de la fac depuis 2018, à 43 ans), c’est aussi parce qu’il détonne dans le sage paysage académique. Ancien compositeur d’opéra, chanteur, il paraît qu’il a eu l’idée de sa thèse en faisant des longueurs de piscine. «Dave, c’est une force de travail incroyable, dit un de ses proches. Un disciple du travail «sérieux mais joyeux». C’est le genre à traîner aux apéros et à passer des heures dans sa cuisine. Un bon vivant, très drôle, mais avec qui il vaut mieux ne pas avoir de retard au boulot.» L’intéressé acquiesce. «J’ai peu de patience, il faut que ça avance. Mais je sais m’arrêter. Au bout d’un moment, qu’on fasse 40 h ou 80 h par semaine, le résultat est le même.»

À l’entendre, il a simplement eu de la chance. Gamin à La Chaux-de-Fonds, il dit qu’il veut étudier les châteaux (on n’y parlait pas encore du Corbusier). Des profs le repèrent. Bourse. Puis Lausanne au moment où on commençait à s’intéresser au patrimoine local. Voilà des années que la Section d’histoire de l’art publie à tour de bras et que les Journées du patrimoine font le plein. Mais on peut faire mieux, pense-il. «Il faut continuer à former du monde, à s’appuyer sur des profils qui ne viennent pas que de Lausanne, miser sur la qualité et aller chercher les gens là où ils sont: c’est trop facile de dire qu’il n’y a pas de public pour le patrimoine et son étude. La Faculté des lettres d’aujourd’hui fait des choses bien plus vivantes et est bien plus ouverte que quand j’y suis arrivé.» Fils d’ouvrier horloger frappé par la crise du quartz et d’une mère qui tenait à lui donner un prénom qui fasse un peu star du rock, Dave Lüthi sait de quoi il parle en termes d’égalité des chances. «J’estime que j’ai réussi mon boulot quand quelqu’un commence à regarder les choses d’ici différemment. Il n’y a pas longtemps, deux étudiants ont retracé pendant une heure toute l’économie bernoise et vaudoise de l’ancien régime à partir d’une seule commode du château de La Sarraz. J’étais très fier.»

Aujourd’hui, il parle d’aller un peu moins vite. De redevenir peut-être consultant. Marié à l’historien Bruno Corthésy, l’enseignant se dit fatigué d’un monde académique qui multiplie les colloques aux quatre coins du monde, en avion. «On doit aussi se poser des questions d’éthique et de morale. Dans notre domaine les considérations de durabilité sont essentielles. En fait, il n’y a rien de plus durable qu’un édifice qui est debout depuis cinq siècles.»

Créé: 08.11.2019, 09h29

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