Les demandes d’exorcisme pleuvent sur le diocèse

ReligionToujours plus de gens se croient ou se disent possédés par le diable. Mais l’Église pratique peu le rituel.

Le désenvoûteur Daniel Schmutz a toute une panoplie d’objets pour l’aider à chasser les démons de ses patients. Photos et vidéos: Jean-Paul Guinnard

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Satan ne chôme pas. Du moins si l’on en croit la hausse constante de demandes pour des exorcismes. Plus de 400 personnes auraient contacté en 2017 le diocèse catholique de Lausanne, Genève et Fribourg. Un chiffre que l’Évêché ne confirme pas. Mais il y a bien «des centaines de demandes et c’est en augmentation», explique un proche du dossier. La croyance en la possession démoniaque est donc bien actuelle. Le recours au rituel religieux, aux prières et à l’eau bénite pour chasser le diable n’est pas une relique du passé. Le pape François lui-même fait souvent référence au diable: «Il existe et nous devons lutter contre lui», a-t-il déclaré à de nombreuses reprises. Alors que de nombreux chrétiens y voient plutôt une figure symbolique pour exprimer le mal.

Comment se passe un exorcisme? Comme au cinéma? L’évêché est extrêmement discret sur le sujet. Le diocèse ne compte plus qu’un seul prêtre exorciste depuis 2015 (contre trois auparavant). Contacté, l’intéressé hésite avant d’accepter de nous répondre. Il ne veut pas que son nom et sa photo apparaissent dans les médias. Pourquoi cette réticence? «Je ne cherche pas le vedettariat, explique ce prêtre. Nous sommes suffisamment sollicités comme ça. Et puis, nous sommes des instruments entre les mains de Dieu. C’est le Christ Jésus qui agit et qui guérit à travers nous.»


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Nous qui voulions rencontrer des possédés et assister à un exorcisme, nous en sommes pour nos frais. En fait, malgré la hausse des demandes, il semble que les vrais possédés ne courent pas les rues, tant la célébration du rite d’exorcisme est rare dans le diocèse. «Il n’y en a pas eu en 2017 et deux ou trois en 2016», assure l’exorciste. La plupart des situations se résolvent par d’autres formes de prière ou par l’écoute. L’exorciste ne travaille pas seul: dans le diocèse, toutes les demandes sont adressées au Service d’écoute et de délivrance spirituelle (SEDES). Une équipe qui compte un prêtre, deux religieuses (une sur Vaud et une sur Fribourg), une laïque à Neuchâtel et un réseau de médecins et de consultants.

L’exorcisme suscite de la curiosité, «mais il n’y a qu’un infime pourcentage de gens qui sont sous l’emprise extrême du mal, dit l’exorciste. La plupart des personnes qui viennent demander de l’aide et qui sont reçues au SEDES obtiennent une guérison par d’autres moyens spirituels. Et si nous avons affaire avec des troubles psychiques graves nous travaillons en bonne collaboration avec des psychiatres et des psychologues.» Le SEDES est donc d’abord «un lieu d’accueil et d’écoute, dit-il. Nous recevons des personnes en grande souffrance, sur le plan spirituel mais aussi psychique et parfois physique. Elles demandent une guérison.» Le SEDES a «écouté» et reçu en «thérapie spirituelle» quelque 89 personnes en 2017, dont 60% de femmes. 34% étaient Suisses, 31% Européennes, principalement d’Italie et du Portugal. Et 15% venaient d’Afrique et du Moyen-Orient et 10% d’Europe de l’Est. Une majorité de demandes émanaient des cantons de Vaud et de Genève.

«Pastorale de l’extrême»

Pourquoi est-ce que des gens se croient possédés? «Cela peut être le déni d’une maladie psychique, qui peut faire l’objet d’une stigmatisation, ce qui n’ôte rien à la souffrance de ces personnes qui ont l’impression d’être possédées par le diable.» D’autres seraient victimes de leur recours à des pratiques de magie ou d’ensorcellement «qui peuvent devenir un obstacle à leur vie spirituelle. Enfin, d’autres demandent à être délivrées de blessures liées à des maladies spirituelles.» Très souvent, les demandes sont «urgentes, pressantes et expriment une grande détresse. On n’est parfois pas loin du harcèlement.» L’exorciste évoque une «pastorale de l’extrême».

Serge Mellioret, alias «Awhupa»

L’augmentation des demandes d’exorcisme est également constatée chez les guérisseurs. «Il y a dix ans, je n’en recensais pratiquement aucun en Suisse romande qui fasse cela. Maintenant j’en connais une quinzaine», explique l’ethnologue Magali Jenny, auteure du «Guide des guérisseurs de Suisse romande». Une partie au moins des demandes seraient motivées par le fait que l’Église catholique pratique l’exorcisme au compte-gouttes: «Des personnes s’adressent à l’Évêché en pensant pouvoir bénéficier d’un rituel, mais cela débouche rarement sur ce qu’elles espèrent.» Magali Jenny ne parle pas de guérisseurs «exorcistes» dans son livre: «J’utilise le terme «désenvoûteur». C’était une demande insistante de l’Évêché.»


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Pour éviter ce recours aux guérisseurs, l’Église ne devrait-elle pas pratiquer davantage son rituel d’exorcisme et le faire en public pour briser le mystère qui l’entoure? L’exorciste ne répond pas à la première question. Pour la deuxième, il fait remarquer que «les personnes qui souffrent n’ont certainement pas envie que cela soit fait en public. La célébration du rite requiert discrétion et confidentialité afin d’éviter d’en faire un spectacle. Certaines manifestations peuvent être impressionnantes.»

Gratuit

Le prêtre rappelle qu’un exorcisme catholique est gratuit. ce qui n’est pas le cas d’une séance chez un guérisseur. L’un d’eux, F. D., qui se dit «maître exorciste» sur la Toile, affiche d’emblée ses coordonnées bancaires «pour une mise en œuvre rapide des soins à distance». L’intéressé explique par téléphone que ses séances nécessitent des heures de préparation et que «le combat contre Satan» lui demande beaucoup d’énergie. L’exorcisme n’est pas pratiqué dans les Églises protestantes vaudoise et genevoise.

«Nous partons du principe qu’un rituel spirituel ne peut pas directement soigner des problèmes psychosomatiques», explique la pasteure Line Dépraz, conseillère synodale de l’Église réformée vaudoise. Des pasteurs chassent en revanche les démons dans certaines églises évangéliques. «Nous l’appelons ministère de délivrance ou de libération, et je vous confirme que les demandes sont en hausse. Il faudrait d’ailleurs former de nouveaux pasteurs pour cela», explique Werner Lehmann, ancien pasteur de l’Église évangélique d’Oron-la-Ville. Comme l’exorciste catholique, Werner Lehmann dit écouter longuement les personnes avant de procéder à une quelconque prière. «Souvent les personnes ont besoin d’autre chose. D’être accompagnées, guidées. Ou de pardonner quand elles ont été blessées ou maltraitées.»


«Les têtes qui tournent, c’est du fantasme»

Pratiquée depuis des siècles dans l’Église catholique, la prière d’exorcisme est impérative et demande au diable de quitter une personne en état de possession. Le texte a été modernisé en 2006. Extrait: «Retire-toi, Satan! Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, retire-toi par la foi et la prière de l’Église.» Chaque évêque délègue l’office d’exorcisme à un ou plusieurs prêtres de son diocèse. Le prêtre ainsi nommé «est le seul à pouvoir utiliser le rituel de l’exorcisme majeur», précise l’exorciste du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.

À lui de «décider en conscience s’il doit procéder ou non à l’exorcisme, car c’est une prière et une action liturgique de l’Église», expliquait Jean-Pascal Duloisy, exorciste de Paris et d’Île-de-France, dans une conférence donnée le mois dernier à Fribourg. Sur quels critères la décision est-elle prise? «D’abord, que la personne ait une force herculéenne (…). Un deuxième critère c’est parler des langues que la personne ne peut connaître (…) Un troisième critère c’était d’avoir une capacité divinatoire sur les événements passés ou futurs», expliquait Maurice Bellot, ancien exorciste en Île-de-France, dans un livre paru en 2016.

Image du film «L'exorciste»

Un exorcisme se pratique d’ordinaire dans un lieu de culte. Le prêtre, qui porte l’étole violette, est souvent accompagné d’un confrère et d’une troisième personne, qui prie et observe. À quoi ressemble une telle scène? En tout cas pas au film L’Exorciste (1973) ni aux dizaines d’autres films d’épouvante sortis depuis lors sur le sujet: en réalité «pas de têtes qui tournent, c’est du fantasme», assure Maurice Bellot.

Toutefois, certaines manifestations de possession peuvent s’avérer spectaculaires. «Durant l’exorcisme, une personne a quitté sa chaise, s’est roulée par terre, a commencé à hurler, gémir, râler, parfois pleurer», raconte Jean-Pascal Duloisy. Et de préciser que «certains se permettent d’attacher les personnes». Un cas récent survenu en France a provoqué des critiques lors de la session biennale des exorcistes français à Lyon, du 22 au 25 janvier dernier. Le pasteur évangélique Werner Lehmann évoque lui aussi certains «symptômes impressionnants» auxquels il a été confronté: «Les esprits se manifestent par la voix. Une fois, une femme a crié «Je reste ici!» avec une voix d’homme. Ce n’était pas sa voix.» Il précise n’avoir jamais été effrayé par ce genre de phénomènes.

Créé: 07.04.2018, 08h00

En chiffres

2500
C’est le nombre de demandes adressées chaque année au Service d’exorcisme d’Île-de-France. Les prêtres procèdent à une cinquantaine d’exorcismes chaque année, contre quinze lors de la précédente décennie.

89
Le nombre de personnes qui ont eu des entretiens réguliers avec le Service d’écoute et de délivrance spirituelle du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Elles sont reçues trois ou quatre fois en moyenne. Aucun exorcisme n’a été pratiqué dans le diocèse en 2017.

60%
C’est la proportion de femmes parmi les personnes en demande d’exorcisme. La grande majorité de ces personnes ont entre 30 et 60 ans.

45
C’est, en minutes, le temps moyen d’une séance d’exorcisme, selon Jean-Pascal Duloisy, exorciste pour le diocèse de Paris. La cérémonie peut être répétée plusieurs fois.

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