«Chaque départ sous la contrainte est un échec»

AsileFemmes et enfants sont de plus en plus soumis aux renvois forcés. Le chef du Service de la population, Stève Maucci, s’explique.

Stève Maucci.

Stève Maucci. Image: PATRICK MARTIN

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Stève Maucci, les renvois forcés de femmes et d’enfants sont en augmentation dans le canton. Les chiffres corroborent les observations sur le terrain. Êtes-vous surpris?

Non, pas vraiment. Si on avait renvoyé davantage de femmes et d’enfants que de criminels, je me serais sérieusement posé des questions. Mais là, les taux restent faibles ( ndlr: 19 femmes et enfants renvoyés sous la contrainte durant l’année 2016, contre 31 pour les six premiers mois de 2018, soit respectivement 2,2% et 7,5% du total des départs contrôlés).

Reste qu’il y a une augmentation, en chiffres absolus ou en pourcentage, de renvois effectués sous la contrainte. Vous avez serré la vis?

Non, il n’y a en tout cas pas la volonté de renvoyer davantage de femmes et d’enfants. Le Canton a toujours indiqué qu’il n’y avait pas et qu’il ne pouvait pas y avoir de moratoire sur les renvois ou les transferts Dublin. Cela dit, il est vrai que la modification de la loi cantonale entrée en vigueur en septembre 2017 a introduit des dispositions facilitant l’application des mesures de contrainte, assignations à résidence, etc.

Durant longtemps, le discours officiel était que Vaud privilégiait le renvoi des criminels. Sous-entendu: les dossiers des familles étaient placés en bas de la pile…

Le Conseil d’État a toujours été clair: les décisions de Berne doivent être appliquées. Il y a sans doute eu une mauvaise compréhension de la part des milieux de défense de l’asile à ce sujet.

Le Canton peut appliquer les décisions avec plus ou moins de célérité: avant, le délai de six mois pour mettre en œuvre les «renvois Dublin» n’était souvent pas respecté, ce qui permettait aux familles de déposer une demande d’asile en Suisse. Depuis 2016, Berne peut retirer ses subventions aux Cantons qui ne remplissent pas leurs obligations de renvoi. Vaud est sous pression financière?

Les Accords de Dublin ont été acceptés par la population suisse et vaudoise. Personnellement, je ne suis pas payé en fonction du nombre de renvois effectués. Je dois faire appliquer le droit avant tout. Le Service de la population passe toujours pour le grand méchant. Mais nous ne faisons pas les lois! Plutôt que de nous attaquer sans cesse, les milieux de défense de l’asile devraient avoir une attitude plus constructive: pourquoi n’y a-t-il pas eu de référendum sur la nouvelle loi?

En matière d’asile, la marge de manœuvre et l’appréciation des autorités sont déterminantes. Vaud a longtemps été un mauvais élève pour les renvois. Aujourd’hui, on vit la fin de l’exception vaudoise?

Ce qu’on appelait «l’exception vaudoise» a pris fin avec l’affaire des «523». Les Cantons ne disposent en réalité d’aucun pouvoir décisionnel en matière d’asile. Seules les autorités fédérales sont compétentes. La seule marge de manœuvre des Cantons porte sur la manière de réaliser les renvois. Vaud tente d’éviter les départs contraints, mais ce n’est pas toujours possible. Concernant les familles, nous continuons à prendre davantage de gants avec ces dernières qu’avec les criminels, par exemple.

Qu’entendez-vous par «prendre des gants»?

Nous leur proposons avant tout de l’aide au retour. Par ailleurs, nous leur expliquons la procédure plusieurs fois lorsqu’elles se rendent aux guichets du SPOP pour percevoir leur aide d’urgence. Dans un premier temps, ce sont des personnes de notre service qui se présentent à leur domicile pour les accompagner à l’aéroport. Elles sont prévenues que si elles n’obtempèrent pas, la police sera mobilisée la fois suivante.

On peut comprendre que des familles n’aient pas envie d’être renvoyées en Italie ou en Grèce par exemple. L’accueil des migrants y est lacunaire…

Les personnes qui sont renvoyées en Grèce ne le sont que si elles ont déjà une autorisation de séjour sur place. En Italie, celles qui déposent une demande d’asile sont prises en charge. Dans plusieurs pays européens, nous pouvons, par l’intermédiaire du Service social international (SSI) mandaté par le Canton, assurer un suivi en finançant, par exemple, le logement jusqu’à trois mois après leur arrivée. Cela peut sembler peu, mais c’est beaucoup par rapport à d’autres Cantons.


A relire: Vaud renvoie de plus en plus de femmes et d'enfants de force


Comme nous l’avons relaté hier dans nos colonnes, une jeune maman a été renvoyée en Grèce avec son bébé au mois de septembre. Il y avait au moins une dizaine de personnes à Écublens pour procéder à leur arrestation. Vous comprenez que cela choque?

Bien sûr, cela fait du monde. Les policiers sont toujours au nombre de trois par personne. Si vous ajoutez les chauffeurs, un médecin et parfois une infirmière, le ou les interprètes, plus un ou deux collaborateurs du SPOP, vous atteignez vite ce nombre. Mais le but est surtout d’éviter que les personnes ne se fassent du mal à elles-mêmes.

Quand vous pensez à cette maman qui est toute seule à Athènes avec son bébé, ça vous fait quoi?

Nous assurons un suivi sur place, y compris financier. Encore une fois, en tant que chef du SPOP, mon rôle est de faire appliquer la loi. Mais j’ai aussi des enfants, et bien sûr que c’est un crève-cœur.

En mai, une mère et ses enfants ont été renvoyés à Sarajevo alors que le père était à l’hôpital. Ce cas a beaucoup choqué aussi…

J’aurais pu demander à la police d’aller chercher le papa à l’hôpital pour le renvoyer. Est-ce que cela aurait été mieux? Je ne dis pas que je fais toujours tout juste. Lorsqu’une famille ne veut absolument pas partir, nous sommes obligés de prendre des mesures. Mais chaque départ sous la contrainte est un échec pour moi. (24 heures)

Créé: 16.10.2018, 07h16

Articles en relation

Vaud renvoie de plus en plus de femmes et d'enfants de force

Asile Longtemps relativement épargnés, femmes et mineurs subissent de plein fouet le durcissement de la politique d’asile. Des chiffres corroborent les constats du terrain. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Paru le 13 décembre.
(Image: Bénédicte) Plus...