Des dermatologues volent au secours de la crème solaire

SantéLes écrans solaires ne servent à rien contre le mélanome, dénonce le Dr Bertrand Kiefer. Des spécialistes s’offusquent.

En relevant qu’aucune étude ne prouve l’efficacité des crèmes solaires contre le mélanome, le Dr Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la «Revue Médicale Suisse», a mis le feu aux poudres.

En relevant qu’aucune étude ne prouve l’efficacité des crèmes solaires contre le mélanome, le Dr Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la «Revue Médicale Suisse», a mis le feu aux poudres. Image: GETTY IMAGES

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Indispensable ou douteuse? Une polémique de saison enfle depuis le mois de mai. C’est le Dr Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la «Revue Médicale Suisse», qui a mis le feu aux poudres en dénonçant dans une tribune le «mythe des crèmes solaires». Son raisonnement repose sur l’absence de preuves de l’utilité des filtres UV dans la protection contre le mélanome.

Pas moins de quatre dermatologues – dont les chefs du service de dermatologie du CHUV et des HUG – viennent de lui répondre en tir groupé dans la dernière «Revue Médicale Suisse». L’intéressé réplique à son tour, dans le même numéro. Passage en revue des points de désaccord.

L’utilité des filtres UV

C’est le nœud de la discorde. Bertrand Kiefer répète que la crème solaire «ne protège que des cancers non mélanomes, beaucoup moins mortels et touchant surtout les personnes âgées.» Pour les quatre dermatologues du CHUV et des HUG, par contre, son effet bénéfique est «avéré». Et de préciser: «Il est vrai que l’effet protecteur des crèmes solaires chez l’homme n’a été prouvé que pour les carcinomes baso et spinocellulaires (ndlr: deux types de cancer de la peau non mélanomes)».

«Ils admettent donc que les études disponibles ne permettent pas de prouver que la crème est efficace contre le mélanome! relève Bertrand Kiefer. Or c’est du mélanome dont les gens ont peur, c’est du mélanome qu’ils souhaitent se protéger. Des dizaines de millions de personnes dans le monde dépensent des milliards de dollars pour un produit dont l’efficacité sur le cancer qui les inquiète n’est pas prouvée.»

Un argument qui fait bondir le Dr Olivier Gaide, médecin associé au service de dermatologie du CHUV et cosignataire de la réponse. «On ne peut pas minimiser les carcinomes baso et spinocellulaires. Ce sont des tumeurs qui peuvent être extrêmement sévères, voire mortelles. Le bénéfice de la crème solaire pour ces pathologies est clairement établi. Par ailleurs, la littérature est complexe et certains articles que le Dr Kiefer ne prend pas en compte disent que la crème solaire protège aussi contre le mélanome. Il est vrai que nous n’avons pas encore de réponse définitive.»

L’éthique des médecins

Le Dr Kiefer critique les conseils de prévention du mélanome proposés par la Ligue suisse contre le cancer, par exemple, au motif qu’ils «se basent sur un savoir qui n’est pas «evidence-based», c’est-à-dire prouvé scientifiquement. «Les écrans solaires sont proposés par des médecins pour diminuer le risque de mélanome comme si cet effet était avéré. Aux yeux du public, les crèmes solaires apparaissent donc comme des produits validés pour cette prévention.»

«C’est faux, nous ne faisons pas du tout la promotion de la crème solaire, répond le Dr Olivier Gaide. Nous martelons qu’elle doit être utilisée en appoint, dans le cadre d’une pratique visant à éviter les heures chaudes de la journée. Première règle: pas de soleil entre 11 h et 15 h. Pour se protéger, il faut privilégier l’ombre, puis les vêtements adaptés. En dernier recours, si l’on ne peut pas faire autrement, on met de la crème solaire sur de petites surfaces ne pouvant pas être couvertes par des vêtements.»

Le pousse au crime

Les deux parties sont d’accord sur un point: se tartiner de filtres UV ne doit pas encourager à s’exposer, l’esprit tranquille, des heures entières. «Leur utilisation n’est certes pas suffisante et ne doit pas inciter à des comportements de surexposition», indiquent les dermatologues. S’ils admettent un risque lié au sentiment de surprotection, ils estiment que «les filtres solaires restent utiles dans une société où les loisirs d’extérieur prennent de plus en plus d’importance.»

Bertrand Kiefer, de son côté, relève que «la majorité des gens utilise ces produits pour rester de longues heures au soleil. Ils incitent à prolonger l’exposition. Or cet effet pourrait être l’une des causes de l’augmentation continue de l’incidence du mélanome dans les pays riches.»

Le sombrero de Federer

La protection physique est plus efficace et plus sûre que la crème, conviennent les dermatologues. «Mais peut-on se limiter à cette recommandation, comme le préconise le Dr Kiefer? Est-ce que tous les joueurs de tennis adopteront le pantalon, une chemise à manches longues et un sombrero comme nouvel uniforme? Nous pensons que non et que les crèmes solaires, utilisées en appoint et de façon adaptée, doivent rester un outil de photoprotection.»

Réponse de l’intéressé: «Chacun peut décider de s’exposer comme il l’entend. Mais lorsqu’un joueur de tennis s’applique de la crème, il a le droit de savoir que le produit retarde l’apparition des coups de soleil, mais que la médecine n’a aucune preuve qu’il diminue le risque de mélanome. Les campagnes actuelles sont organisées pour qu’il pense le contraire. Or l’éthique demande de dire la vérité à la population, sans faux-fuyants, y compris lorsqu’elle dérange.»

Le contenu des tubes

Bertrand Kiefer pointe du doigt certains composants douteux. L’éthylhexyl-methoxycinnamate, par exemple, est un filtre UV répertorié comme perturbateur endocrinien. «Il n’existe aucune preuve scientifique que ces perturbateurs endocriniens ont un effet sur l’homme, répond le Dr Olivier Gaide. Pourquoi faire peur aux gens, d’autant qu’il existe des crèmes solaires sans perturbateurs endocriniens?»

Bertrand Kiefer s’étouffe. «Une grande partie de la littérature disponible, lorsqu’elle est indemne de conflits d’intérêts, ne partage pas ces affirmations rassurantes mais soulève de nombreuses questions sans réponses. Il s’agit de substances chimiques complexes qui passent à travers la peau; on les retrouve dans le lait maternel et le sang. Encore une fois, lorsqu’il n’existe aucune preuve du bénéfice, aucun risque n’est admissible.» Pour s’informer sur la composition de sa crème et trancher, le consommateur peut analyser la fameuse liste INCI inscrite sur les flacons via l’application Clean Beauty ou le site Internet laveritesurlescosmetiques.com. (24 heures)

Créé: 16.08.2018, 18h31

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