«Il y a deux révolutionnaires à la tête de l’UNIL et de l’EPFL»

Hautes EcolesNouria Hernandez, rectrice de l’UNIL, dénonce le modèle économique qui ne vise que la croissance. Martin Vetterli, président de l’EPFL, veut éviter de donner l’image de «geeks enfermés dans leurs labos». Entretien.

Martin Vetterli et Nouria Hernandez partagent une vision commune sur de nombreux sujets.

Martin Vetterli et Nouria Hernandez partagent une vision commune sur de nombreux sujets. Image: Odile Meylan

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Nouria Hernandez et Martin Vetterli sont respectivement à la tête de l’Université de Lausanne (UNIL) et de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), depuis une petite année pour la première et à peine plus de trois mois pour le deuxième. L’occasion d’asseoir les deux responsables autour d’une table et de confronter leur regard – qui va souvent dans le même sens – sur la mission et le rôle de leur institution. Et d’apprendre notamment que l’UNIL souhaite davantage s’ouvrir au secteur privé tandis que l’enseignement en ligne explose à l’EPFL.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que les hautes écoles forment une élite déconnectée de la société?

Martin Vetterli: Je n’aime pas le terme d’élite, je lui préfère celui de responsabilité. Si vous avez 18 ans, que vous êtes un génie des maths et que vous développez un théorème révolutionnaire, votre responsabilité par rapport au monde est de faire des maths. C’est la même chose pour tous les dons: ceux des artistes, des musiciens, des sportifs et des ébénistes… Les talents doivent être mis au service de la collectivité. Et nous sommes là pour permettre à ces gens de se révéler.

En outre, je rappelle que le système suisse, très ouvert, permet beaucoup de passerelles. En ce sens, les universitaires ne sont pas en opposition avec d’autres franges de la population. Grâce au système dual de formation, il est des personnes qui peuvent, plus tard, décider qu’elles veulent venir à l’EPFL. Parmi nos meilleurs étudiants, on trouve des gens qui ont pris ces passerelles et ce sont souvent les plus motivés.

Nouria Hernandez: Je ne vois pas trop ce qu’on entend par élite. Chaque personne a une contribution à faire dans la société. Si quelqu’un est heureux, c’est en général parce qu’il a trouvé quelle contribution il peut apporter. Dans un monde idéal, chacun pourrait exploiter ses dons et ses talents au mieux. Il y a des gens qui ont le talent d’être à l’université, d’autres ont un don pour le sport, par exemple. Il s’agit de gens différents, avec des talents particuliers, mais ils ne sauraient s’opposer les uns aux autres.

Comment appréhendez-vous la tendance actuelle qui remet en cause la société libérale de croissance?

N.H.: Nous nous intéressons beaucoup aux problèmes de durabilité, qui est probablement le plus grand défi de notre société. En ce moment, notre système économique est basé sur la croissance. Lorsqu’elle s’arrête, la prospérité diminue. Si j’étais économiste, je passerais mon temps à essayer de régler ce problème, en tentant de trouver un système économique qui ne soit pas basé sur une croissance à l’infini et qui arrive à assurer la prospérité des gens. Cette problématique, absolument clé, doit être empoignée par l’éducation.

M.V.: Je suis intéressé par la qualité, pas par la quantité. Or lorsque je regarde autour de moi: à l’université, dans la recherche, dans les publications et, plus généralement, dans la vie, il est très souvent question de quantité. La question philosophique de base revient donc à se demander ce que l’on préfère: quantité ou qualité? Economiquement, vouloir changer la façon dont on fonctionne revient à privilégier la qualité. Cette piste doit être explorée.

N.H.: Et qu’est-ce que c’est que la qualité? Pour moi, c’est de pouvoir venir à pied ou à vélo le matin plutôt que de prendre la voiture, devoir chercher une place… A mes yeux, la qualité n’est donc pas liée à la consommation ni à la croissance.

M.V.: Vous voyez, il y a deux révolutionnaires à la tête de l’UNIL et de l’EPFL. (Rires.) Il y a de l’espoir.

L’EPFL a souvent défrayé la chronique pour la présence importante du secteur privé sur le campus. Quelle est votre position sur la question?

M.V.: Il ne faut pas non plus crier au loup! Il y a de bonnes façons d’interagir avec le secteur privé, dont les entreprises s’intéressent de près à nos étudiants et au campus. De leur côté, les étudiants s’y intéressent aussi. Ils y font des stages, ce qui est bon pour leur expérience et leur CV. Il y a donc énormément de côtés positifs à être en osmose avec le monde industriel. Quant à la recherche, il s’agit de respecter quelques principes de base dont le plus essentiel: la liberté de recherche, ce pilier fondamental. Si l’indépendance de la recherche est garantie, je vois ça comme une opportunité.

N.H.: A l’université, on a moins ce genre de liens avec le privé, mais c’est quelque chose que je souhaite développer. Le passage du monde académique au monde professionnel est capital. La preuve en un chiffre: sur 100 étudiants, 95 vont passer dans le monde de l’entreprise ou dans l’administration publique. Au maximum, ils ne sont que 3 à 5% à rester dans le giron académique. Pourquoi dès lors ne s’intéresser qu’à ce petit nombre? Nous voulons développer une politique d’ouverture vers le privé afin de permettre à nos étudiants de tisser des réseaux. Pour y arriver, nous aimerions développer des cours dans lesquels on leur donnerait quelques bases sur l’entrepreunariat. S’agissant du financement par le privé, il serait dommage de l’exclure. Comme Martin Vetterli, j’estime que si l’indépendance de la recherche est garantie, ça ne pose pas de problème.

Vos écoles viennent de présenter le futur bâtiment des sciences de la vie. Comment définiriez-vous votre collaboration?

N.H.: Cette collaboration, profonde, existe depuis de nombreuses années. En tout, ce sont plus de 7000 heures d’enseignement échangés entre les deux écoles. L’EPFL enseigne les maths, la physique et la chimie à certains de nos étudiants, et nous enseignons les sciences humaines à des étudiants de l’EPFL.

M.V.: Les ponts sont multiples. Le futur bâtiment des sciences de la vie est un exemple parmi tant d’autres, auquel il faut ajouter le bâtiment Agora, qui se construit près du CHUV, où nous sommes en partenariat avec les universités de Lausanne et de Genève. Il y a également le projet clé des humanités digitales, abrité au Collège des humanités et que se partagent les deux campus. Nous avons besoin l’un de l’autre.

N.H.: Cette densité est une véritable richesse pour notre région. Avoir deux hautes écoles au même endroit, les hautes écoles spécialisées, l’école hôtelière ainsi qu’un hôpital universitaire nous permet d’attirer des gens qu’on ne pourrait pas attirer si chaque institution était isolée et repliée dans son coin. C’est la vraie force de l’arc lémanique et de la région lausannoise en particulier, sur laquelle il faut miser.

Les cours à distance et l’enseignement en ligne prennent toujours plus d’importance. Qu’en est-il chez vous?

N.H.: L’enseignement à distance est spécialement approprié pour la formation continue, qui s’adresse à des gens insérés dans le monde du travail et qui n’ont pas le temps de suivre des cours la journée. C’est un bon moyen d’apprentissage pour des personnes motivées, même si le mélange de cours en présentiel et de formation à distance est probablement la solution idéale. Quant à l’enseignement universitaire traditionnel, je pense personnellement que le concept de cours inversé, où les étudiants étudient la matière en amont et où ils ne font que poser des questions pendant le cours lui-même, est très intéressant. C’est probablement encore plus efficace que les cours dont on a l’habitude.

M.V.: L’enseignement en ligne a décollé depuis un moment à l’EPFL. On a 70 cours on line, avec 1,7 million de gens inscrits, dont 80 000 ont décroché un certificat. J’en ai personnellement donné un. C’est énormément de travail, mais avec un retour sur investissement très intéressant. En donnant ce cours, on se rend vite compte qu’on a encore beaucoup de choses à apprendre. Face à un auditoire, on a une audience captive qui suit nos équations au tableau noir. Les gens sont là, ils n’ont pas d’autre choix que de suivre. A l’inverse, en ligne, les étudiants qui trouvent ça rébarbatif s’en vont rapidement. On le voit en temps réel, grâce au taux d’audience, et on se dit que, la prochaine fois, il faudra trouver une autre solution pour dispenser la leçon. Ça a littéralement changé la façon d’enseigner.

Vous avez vécu aux USA, où la vie sur les campus ne s’interrompt pas à la fin des cours. Entre le Learning Center et le futur bâtiment Vortex, vos écoles sont engagées sur ce créneau. Avec quelles conséquences?

N.H.: On s’apprête effectivement à passer d’un campus à une petite ville. Le Vortex, pour nos deux campus, ce sera des milliers d’étudiants qui habiteront tout près. A l’Université, on se prépare déjà à ce changement, qui va demander des adaptations des infrastructures. La vie ne se terminera pas à la fermeture des bibliothèques, mais offrira aux étudiants une vie après les cours.

M.V.: Quand je suis rentré des Etats-Unis, le campus était désert dès 17 h. J’avais pris mon équipe avec moi de Californie et cette situation les avait beaucoup étonnés. Nous voulions aller manger, il n’y avait nulle part où aller, on était vraiment perdus. Aujourd’hui, le campus ne vibre quand même pas 24 heures sur 24, mais on s’en rapproche. C’est très positif, mais il faut veiller à rester européen, avec une vraie ville à côté du campus. A nous d’éviter de n’être que des geeks enfermés dans leurs labos, comme dans les «cloches de verre» que l’on voit sur certains campus américains.

L’UNIL a été secouée par une affaire de harcèlement sexuel l’an dernier, des organisations ont critiqué les mesures prises. Ne suffisent-elles pas?

N.H.: Il faut voir les choses avec proportion. Des cas de harcèlement sexuel dénoncés durant la dernière décennie, il y en a eu deux! D’aucuns rétorquent qu’il y a de nombreux cas qui n’ont pas été dénoncés. C’est possible, mais nous n’avons aucune donnée pour en prendre la mesure. Cela dit, il est important d’indiquer que le harcèlement ne sera jamais accepté et que chacun doit se sentir bien en venant au travail le matin. Des principes clairs en ce sens ont été pris, car c’est tolérance zéro.

Quant à l’EPFL, la presse s’est récemment fait l’écho d’une petite quinzaine de cas de burnout chez les collaborateurs ainsi que d’un cas de suicide d’un employé. Le climat de travail est-il si difficile sur le campus?

M.V. : Je vais être très clair: je ne peux pas répondre à des rumeurs. L’article que vous mentionnez ne reflète pas la réalité. Nous avons vérifié, les chiffres sont faux et certaines informations en notre possession indiquent que le reste de l’article est inexact. Il y a une enquête en cours, et par respect pour la famille de notre ancien employé, je n’en dirai pas plus. Pour autant, je ne nie pas que comme dans toute grande organisation, il y a des moments de tension. C’est d’ailleurs pour cela que dans la nouvelle organisation que j’ai mise en place, j’ai tenu, notamment, à renforcer la direction des ressources humaines.

Créé: 02.05.2017, 06h50

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