«Dévalorisés», les électriciens montent au front

Conflit du travail S’estimant mal payés et peu considérés, des «électros» vaudois ont créé un Comité d’action qui irrite le patronat.

Crée en mars 2016, le Comité d’action des électros vaudois a donné de la voix lors du défilé du 1er mai.

Crée en mars 2016, le Comité d’action des électros vaudois a donné de la voix lors du défilé du 1er mai. Image: Patrick Martin

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Ils commencent à faire des étincelles. Estimant être «les parents pauvres du monde de la construction», les électriciens vaudois ont décidé d’entrer en résistance. En ligne de mire, la renégociation, en 2018, de leur Convention collective de travail (CCT). Un document à valeur nationale, négocié tous les cinq ans entre les syndicats et l’association patronale de la branche, à savoir l’Union suisse des installateurs-électriciens (USIE).

Pour défendre les intérêts des ouvriers, un Comité d’action a vu le jour en mars 2016 sous l’impulsion du syndicat Unia. Fort d’une quarantaine de membres actifs, ce comité entend obtenir «une CCT plus simple à comprendre, plus équitable par rapport aux autres métiers de la construction et capable de revaloriser un métier déprécié».

Quelques jours après sa création, le Comité d’action donnait le ton en organisant des manifestations sur les chantiers et en exposant ses griefs dans un courrier adressé à l’Association cantonale vaudoise des installateurs-électriciens (ACVIE), l’une des sections de l’USIE. «Les salaires pratiqués sont largement inférieurs à ceux des autres métiers du bâtiment, les indemnités de repas et de déplacement sont dérisoires, alors que celles pour le travail de nuit, du samedi et du dimanche sont inexistantes», pointe la missive (voir infographie en page suivante). D’autre part, les électros se disent «dévalorisés et peu respectés» malgré un apprentissage long (quatre ans pour les installateurs), des responsabilités importantes au plan de la sécurité et des évolutions techniques constantes. A titre d’exemple, en troisième année d’apprentissage, un électricien de montage gagne 800 francs mensuels contre 2280 francs pour un maçon.

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Durcissements des fronts

L’ensemble de ces préoccupations sont déjà à l’ordre du jour, répond le patronat. Tout en précisant qu’un groupe de travail planche «afin de reconsidérer la valorisation des métiers et des salaires». Mais au-delà du fond, c’est la forme qui agace. Car, en plus de donner de la voix, comme lors du récent défilé du 1er mai, le Comité d’action traque les entreprises qui ne respectent pas la législation actuelle. En mars dernier, ses membres ont débarqué sur le site d’une société basée à Etoy pour protester contre des manquements. «Et ce, alors que le syndicat savait qu’elle allait être contrôlée, à la demande de la Commission professionnelle paritaire vaudoise, et par cette même entité dans laquelle Unia Vaud est représentée», note la direction de l’ACVIE.

C’est cette stratégie offensive et appliquée «dans ce cas au mépris des institutions paritaires», qui fait grincer des dents du côté du patronat. Un accord est néanmoins en passe d’être conclu avec l’entreprise en question en faveur des salariés. L’ACVIE voit dans ces méthodes «un net durcissement des fronts qui peut remettre en question la confiance réciproque». «Parce que les syndicats étaient trop tendres jusqu’à maintenant, répond Caryl Dubrit, électricien membre du Comité d’action. Quand les frais de repas sont passés de 17 à 12 francs, personne n’a bougé, pas même les ouvriers!»

Si les électriciens vaudois sont à ce point remontés, c’est qu’ils s’estiment doublement lésés. D’abord face aux autres ouvriers du bâtiment qu’ils côtoient sur les chantiers, ensuite face à leurs confrères genevois et valaisans, qui bénéficient d’accords différents. «Ces deux cantons ont senti le danger d’un nivellement national, c’est pourquoi ils ont fait bande à part», indique Laurent Tettamanti, secrétaire syndical à Unia. Actuellement, Genève dépend de la CCT des métiers techniques de la métallurgie du bâtiment, tandis que le Valais bénéficie d’un avenant à la Convention nationale.

«Les gens savent qu’ils peuvent rejoindre le Comité d’action sans adhérer à Unia et si le syndicat collecte du monde au passage, ça fait partie du jeu»

Pour l’instant, les électriciens vaudois privilégient toujours le recours à un texte suisse amélioré mais ils affirment être prêts se battre pour une CCT cantonale s’ils ne sont pas suffisamment suivis dans leur lutte. Une perspective balayée par l’ACVIE: «L’objectif d’une Convention nationale est de pallier les disparités financières et d’éviter une mise en application chère. Aujourd’hui, une sortie n’est pas envisageable», tranche le secrétaire général Jacques-Olivier Georges. Surtout, ce dernier estime que le durcissement de l’action d’Unia est «une stratégie visant à pallier une baisse du nombre de ses membres».

Une manipulation écartée par les ouvriers. «La grogne existait en chacun de nous, le syndicat a permis de rassembler les gens et de prendre conscience qu’il y avait un mécontentement général», affirme l’électricien Romain Pache. «Les gens savent qu’ils peuvent rejoindre le Comité d’action sans adhérer à Unia et si le syndicat collecte du monde au passage, ça fait partie du jeu», ajoute son confrère Caryl Dubrit. Un jeu dangereux à en croire les patrons. «Avec ce genre de méthodes, ils frôlent les limites vis-à-vis de l’article 4 de la CCT concernant la paix du travail. Cette dernière est désormais menacée», tonne la direction de l’ACVIE.

Des prix trop bas

Les négociations prévues en 2018 s’annoncent donc tendues. D’autant plus que la branche souffre d’une guerre des prix féroce. «Et pour cause, le patronat ne fait pas le ménage dans ses rangs, laissant s’opérer une sous-enchère basée en grande partie sur le non-respect de la CCT, avance Laurent Tettamanti. Quant aux prix conseillés par les faîtières, ils sont impossibles à tenir sous peine de ne décrocher aucun contrat. Résultat, on est parfois 40% plus bas.»

Les deux parties s’accordent sur un point: l’heure est malheureusement aux offres à moitié prix pour travailler coûte que coûte. «Il est vrai que la concurrence déloyale et le travail au noir sont des plaies mais il est inexact de penser que le patronat reste les bras croisés, recadre Jacques-Olivier Georges. En 2015, nous avons réclamé aux entreprises 746'000 francs de rattrapage sur salaire tous métiers confondus et en 2016, c’était 1,2 million.»

Finalement, alors que le Comité d’action envisage un début des discussions à la fin de cette année, le patronat s’étonne de l’échéance. «Il était question d’ouvrir rapidement les négociations, le président de la Commission paritaire nationale était même prêt à le faire dès ce printemps. Finalement c’est Unia qui a refusé», glisse Jacques-Olivier Georges. Le Comité d’action des électriciens vaudois n’entend pas rester inactif pour autant et annonce déjà un gros rassemblement fin juin à Lausanne. (24 heures)

Créé: 19.05.2017, 06h43

Un manque de relève inquiétant

Révolté par la situation actuelle, le Comité d’action des électros vaudois s’inquiète aussi pour l’avenir. Selon lui, le secteur fait face à une «hémorragie de main-d’œuvre qualifiée». L’Association cantonale des installateurs-électriciens (ACVIE) va dans le même sens en parlant de «manque notoire et préoccupant».

Actuellement, 69 places d’apprentissage restent à pourvoir chez les électriciens du canton alors qu’il n’en subsistait plus une seule l’an dernier à la même époque. «La baisse est générale dans le milieu de la construction mais il est vrai que c’est inquiétant», souligne la direction de l’ACVIE. Pour Unia, la précarisation de la branche, la longueur de l’apprentissage et ses modalités salariales expliquent ce désintérêt de la jeunesse. «Si la CCT n’est pas améliorée, plus personne ne voudra faire ce métier, estime Caryl Dubrit, électricien membre du Comité d’action. Des centaines de travailleurs qualifiés arrêtent actuellement au bout de quelques années et l’ACVIE propose de nouveaux cursus, alors que le problème n’est pas là. Ils sont un peu à côté de la plaque.»

Une pique qui fait bondir les intéressés, qui défendent des engagements importants en faveur de la formation, via des cours du soir pour les jeunes en difficulté notamment. «La réalité, c’est que les tests d’aptitude sont catastrophiques. Nos métiers demandent du calcul, de la rédaction et ça fait des années qu’on n’est plus au niveau, car ceux qui ne réussissent pas dans la voie royale gymnase-université sont laissés de côté, dénonce l’ACVIE. Sans compter que la nouvelle génération a de plus en plus de mal à s’adapter lors de la transition du milieu scolaire au milieu du travail.»

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