La discrète villa d’Écublens est une vraie pagode bouddhiste

Nos spiritualités méconnues 3/4Habité par une abbesse et deux nonnes, le lieu de culte de la communauté vietnamienne maintient vivantes une spiritualité, une langue et une culture sans se fermer sur lui-même.

<b>Bouddha au salon </b>Chants et prosternations s’alternent tout au long de la journée pour demander une protection.

Bouddha au salon Chants et prosternations s’alternent tout au long de la journée pour demander une protection. Image: Florian Cella

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Dans un quartier paisible d’Écublens, les villas cossues sont sagement alignées. Parmi elles, on cherche l’adresse de la pagode Linh Phong, mais rien ne la distingue des autres maisons. Il s’agit pourtant d’un lieu de culte bouddhiste important, le seul de tradition vietnamienne en Suisse romande.

Ce dimanche matin, à l’heure ou les voisins profitent du petit-déjeuner, une cérémonie est en train de s’y dérouler. On entre en faisant le moins de bruit possible, on retire ses chaussures et on les range parmi toutes les autres sur les marches d’un petit escalier. Au rez-de-chaussée, ce qui était autrefois le salon a été aménagé en salle de prière où sont rassemblées une dizaine de personnes.

500 prosternations

Mains jointes et habillés d’une longue tunique grise, les fidèles sont absorbés par la récitation de chants en vietnamien. Deux nonnes vêtues d’une toge jaune, le crâne complètement rasé, mènent la prière face à un autel où trône une grande statue de Bouddha. Au léger tintement d’une cloche, tous se prosternent et touchent de leur front le tapis moelleux qui couvre le sol. Puis ils recommencent.

Cette prière durera toute la journée, avec une interruption à midi pour manger. D’ailleurs, alors que les chants résonnent encore, une sonnerie s’échappe de la cuisine, accompagnée qu’une odeur de riz en train de cuire. Une des deux nonnes s’éclipse rapidement de la pièce avant de revenir pour achever le rituel. Dans la petite cuisine de la pagode, on retrouve les participants autour de la table du déjeuner. «Nous avons fait 200 prosternations ce matin. Et nous en ferons encore 300 cet après-midi», explique Thao.

Le règne des femmes

La jeune femme est venue du Valais pour passer la journée à la pagode, ce qui arrive régulièrement. «Pas toutes les semaines, glisse-t-elle toutefois en souriant. Il y a certainement des gens plus pratiquants que moi. Je choisis de me rendre aux activités qui me touchent particulièrement.» Et l’éventail est large. La pagode organise en effet des événements, des célébrations et des prières tout au long de l’année. Thao détaille le sens de la cérémonie en cours: «Aujourd’hui, nous prions pour les autres et pour nous-mêmes, afin d’obtenir une protection.»

La pagode d’Écublens existe depuis 1992. L’association qui fédère la communauté a été créée quelques années plus tôt à Lausanne, avant de se doter d’un véritable lieu de culte. «Ça ne ressemble pas à une pagode comme on l’imaginerait au Vietnam, mais elle remplit exactement les mêmes fonctions», explique Hong Nguyen, secrétaire et trésorière de l’association. Si elle n’est pas nonne elle-même, sa mère l’était, et c’est d’ailleurs elle qui a fondé la pagode. «À l’époque, c’était le seul centre bouddhiste vietnamien de Suisse.» À sa connaissance, il en existe maintenant deux autres, à Berne et à Lucerne.

Aujourd’hui, ce sont encore les femmes qui règnent sur la pagode. L’abbesse Vien Hoa y mène une vie simple avec deux autres nonnes, grâce aux dons des fidèles. «Mon rôle consiste à présider les cérémonies, organiser les prières, mais parfois aussi de rendre visite aux gens, par exemple quand ils sont proches de la mort», détaille-t-elle. «Dans la tradition bouddhiste vietnamienne, une femme peut être responsable d’une pagode et officier exactement comme un homme», précise Hong Nguyen. Vien Hoa s’est installée en Suisse comme beaucoup de réfugiés dans les années 1980. Elle y a étudié et travaillé, avant de se tourner davantage vers la religion. «J’ai d’abord trouvé un maître aux États-Unis, et j’ai ensuite suivi treize ans d’enseignement à Taïwan. Puis je suis revenue en Suisse pour me mettre au service de cette communauté.»

Ouverture et transmission

Le règne des nonnes sur la pagode n’est pas exclusif, puisque des activités y sont organisées pour d’autres groupes qui ont besoin d’un lieu où se réunir. C’est notamment le cas de la jeunesse boud-dhiste, qui justement se retrouve ce jour-là pour une prière dans une salle à l’étage. Si ses rituels sont aussi en vietnamien, elle est ouverte à plusieurs traditions différentes et se concentre sur l’éveil spirituel des enfants. «Ce que nous faisons est comme une forme de scoutisme éclairé par les enseignements de Bouddha», explique un jeune homme qui préside le groupe.

La pagode accueille aussi un groupe francophone, qui suit encore une autre tradition venue du Vietnam. Pour les fidèles vietnamiens, toutes les cérémonies et les prières continuent toutefois de se dérouler en langue maternelle. «Nous n’avons pas encore le moyen de traduire tous nos sutras en français, mais c’est sans doute un travail qu’il faudrait faire», avance l’abbesse. La question de la transmission aux jeunes générations se pose forcément. «La religion se perd si l’on ne fait pas attention, mais ça dépend aussi des parents et de leur capacité à apprendre la langue à leurs enfants.»

La pagode d’Écublens joue aussi un rôle pour entretenir la culture vietnamienne autrement que par la spiritualité. Alors que les prosternations s’apprêtent à reprendre au rez-de-chaussée de la villa, c’est l’heure du déjeuner pour quelques familles qui prennent possession du sous-sol, aménagé avec une cuisine et une grande salle à manger. «Je n’ai pas moi-même d’enfants, mais 19 neveux et nièces, sourit Thao. Notre famille vient ici avec eux, mais sans jamais forcer. Dans le bouddhisme, rien n’est obligatoire.»

Créé: 28.12.2018, 08h57

800

Communautés spirituelles dans le canton

C’est un chiffre que l’on n’imaginait sans doute pas. Il existe dans le canton de Vaud près de 800 communautés spirituelles différentes, autrement dit
des groupes de personnes qui se rassemblent en un même lieu pour pratiquer leur foi, donner corps à leurs croyances. En octobre dernier, le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC) présentait ce recensement inédit sur mandat de l’État de Vaud. «24 heures» est allé à la rencontre de quatre de ces communautés, parmi les moins connues en terres vaudoises.

Un cheminement plus personnel dans une communauté bien ancrée en Suisse

Le Centre intercantonal d’information sur les croyances recense au total douze communautés bouddhistes différentes dans le canton de Vaud. En nombre de communautés, il s’agit du troisième courant spirituel le plus représenté parmi les minorités non chrétiennes, après les groupes musulmans et ésotériques.
La pagode Linh Phong d’Écublens appartient à la grande tradition bouddhiste Mahayana, l’un des deux principaux courants présents dans le canton de Vaud, à côté du bouddhisme Vajrayana, davantage pratiqué par les communautés tibétaines. Plus spécifiquement, les nonnes pratiquent le bouddhisme de
la Terre Pure, qui est l’une des traditions les plus répandues
en Asie du Sud-Est.
«Cette communauté nous a frappés surtout par le fait qu’elle est dirigée par des femmes,
ce qui n’est pas l’usage dans d’autres courants, comme le bouddhisme tibétain», relève en particulier la sociologue Eva Marzi, qui a participé au récent recensement des communautés spirituelles vaudoises pour le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC).
Les fidèles de la pagode sont largement issus des grandes vagues d’immigration venues du Vietnam à partir de la fin des années 1970, mais aujourd’hui la population vietnamienne dans le canton de Vaud est stable depuis plusieurs années. «Par rapport à d’autres communautés bouddhistes rencontrées dans le canton, les personnes qui fréquentent la pagode vietnamienne ont déjà des racines assez profondes en Suisse», observe Eva Marzi. La sociologue observe ainsi qu’un fort accent est porté sur le cheminement spirituel personnel, par rapport à d’autres lieux de culte où la dimension culturelle et communautaire paraît davantage mise en avant. C.BA.

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