Donner du travail à un réfugié demande de l’abnégation

SolidaritéL’entrepreneur Patrick Delarive souhaiterait embaucher une réfugiée. L’Etat ne lui facilite pas la tâche.

Patrick Delarive, patron groupe Delarive, a pris contact avec l'EVAM pour embaucher des réfugiés dans son complexe hôtelier des Cerniers (VS).

Patrick Delarive, patron groupe Delarive, a pris contact avec l'EVAM pour embaucher des réfugiés dans son complexe hôtelier des Cerniers (VS). Image: Philippe Maeder

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Il ne veut pas jouer, comme il dit, au «Léonard Gianadda vaudois». Mais il aimerait apporter, par solidarité, par compassion, parce qu’il est, comme chacun, ému par les images qui nous assaillent depuis des mois, une petite contribution à la solution de ce qui lui apparaît comme «l’une des plus grandes tragédies de notre temps». Alors Patrick Delarive, 54 ans, patron vaudois du groupe financier éponyme, a pris l’initiative de demander à l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) si des personnes confiées à sa responsabilité cherchent éventuellement du travail.

L’EVAM lui a envoyé deux dossiers, l’un d’une famille tamoule, l’autre d’une famille syrienne. L’entrepreneur a choisi le second, et pris contact. Quelques jours plus tard, dans ses bureaux lausannois, une mère de famille de 35 ans, syrienne chrétienne, lui a ouvert son cœur sur le drame qui lui a fait rejoindre la Suisse avec son mari et son enfant, il y a plus d’une année à peine.

«Le stress post-traumatique est encore très présent: l’évocation du moindre souvenir lui fait monter les larmes aux yeux, s’émeut Patrick Delarive. Mais enfin, elle est de niveau universitaire, elle a une expérience dans l’hôtellerie, et même si je n’en ai pas concrètement besoin, je me suis dit que je pouvais l’aider.» Il lui a donc proposé un stage, rémunéré pour autant qu’il en ait le droit, ce qui lui permettrait d’apprendre le français, qu’elle parle très mal, et commencer son travail d’intégration.

Conditions d'embauche contraignantes

«Compte tenu de son parcours professionnel, je me suis dit que je pourrais l’employer au sein de Whitepod, le complexe hôtelier que je possède aux Cerniers, au-dessus de Monthey, précise l’entrepreneur. J’ai donc contacté l’EVAM, dont la réponse a été sans appel: «Impossible pour une réfugiée dans le canton de Vaud de travailler en Valais.» Dont acte.

Patrick Delarive n’a pas baissé pas les bras et a suggéré à l’EVAM de lui offrir un stage au siège de son groupe, à Lausanne. Le verdict n’a pas été plus encourageant: la jeune syrienne est titulaire d’un permis F, valable douze mois et renouvelable d’année en année. «Dès lors, on m’a informé que la durée du stage, non rémunéré, ne peut pas excéder un mois, dit-il. En cas de prolongation, elle perdrait ses droits au versement d’une aide sociale de 600 francs par mois. Et si je veux néanmoins la garder, je dois lui proposer un contrat en bonne et due forme, aux conditions du marché suisse, qui doit être validé par le Service de l’emploi. C’est absurde: en un mois, elle n’a pas le temps d’apprendre grand-chose, encore moins le français, et je ne peux dès lors pas lui offrir les conditions salariales exigées. Il faudrait à tout le moins que le stage puisse être prolongé.»

Porte-parole de l’EVAM, Evi Kassimidis confirme la nature de l’impasse. «Nous sommes tributaires de la loi sur le travail et de celle sur les étrangers, et il nous est impossible, quelle que soit l’urgence de la situation, de contourner les conventions collectives de travail», précise-t-elle.

Chef adjoint du Service vaudois de l’emploi, François Vodoz ne dit pas autre chose. «La loi sur le travail est là pour éviter toute forme de dumping salarial et à l’embauche. Il y a des conditions relatives au marché du travail sur lesquelles on ne peut pas transiger et le stage «découverte», comme on l’appelle, est ainsi limité à un mois. Cela dit, au vu de l’actualité, nous sommes prêts à prendre en considération certaines demandes particulières, en faisant preuve de pragmatisme», concède-t-il.

Si la jeune syrienne lui en donne l’opportunité, Patrick Delarive va donc tenter le coup, sans toutefois trop croire en ses chances. «Les autorités n’ont qu’un mot à la bouche: intégration. Mais dans les faits, au prétexte d’empêcher l’exploitation, elles veulent simplement éviter que les réfugiés se mettent au boulot.»

Créé: 14.09.2015, 11h20

Le reste de leur vie

Les titulaires d’un permis F sont des personnes dont la demande d’asile a été refusée faute de preuves d’une persécution individuelle, mais qui ne peuvent pas retourner dans leurs pays d’origine, notamment du fait de l’insécurité qui règne pendant ou après un conflit ou une guerre civile. Les autorités accordent également une «admission provisoire» si le renvoi se révèle illicite (violation du droit international public) ou matériellement impossible pour des raisons techniques. Le permis F est valable douze mois et est renouvelé d’année en année. Néanmoins, l’admission provisoire devient souvent un séjour durable: on constate en effet qu’une grande partie (environ 80%) des personnes admises à titre provisoire demeurent en Suisse pendant de nombreuses années, et souvent pour le reste de leur vie.

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