La double dose d’écologie avec l’isolation par l’herbe

Demain la SuisseDes panneaux isolants faits de fibre de cellulose permettent d’économiser le chauffage tandis que leur procédé de fabrication génère du biogaz.

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Ramasser l’herbe des prairies qui ont absorbé du CO 2 , puis produire avec un minimum de dépense carbone des panneaux d’isolation pour économiser le chauffage dans les maisons: telle est l’équation de Christian Roggeman. Le patron belge de la cleantech Gramitherm, basée à Lausanne, est un des rares acteurs de la construction à travailler avec un bilan carbone négatif.

L’ancien entrepreneur et cadre dans le marché traditionnel du bâti a pris un grand tournant lorsqu’il a rencontré Stefan Grass. Cet ingénieur agronome est l’inventeur de Gramitech, autrefois basé à Chavornay. Après un incendie en février 2012, il avait demandé à Christian Roggeman de l’appuyer pour la production de son procédé novateur d’isolation à base de fibre d’herbe. «J’ai trouvé le produit génial et innovant, se souvient Christian Roggeman. J’ai donc repris le projet qui se trouvait à l’arrêt.» Le nouveau patron a ainsi racheté tous les actifs de Gramitherm pour la production et la commercialisation en Europe.

Repartie, l’entreprise, formée désormais d’une petite dizaine de personnes, a mis sa production en sous-traitance. Le défibrage de l’herbe se fait en Allemagne, chez Biowert, que nous avons visité, tandis que la préparation et le découpage des panneaux ont lieu en France, près de Grenoble.

A Brensbach, à 60 kilomètres au sud de Francfort, dans l’Odenwald, Biowert industrialise le défibrage de l’herbe, entre autres produits. Arrivés sur le site, nous découvrons un endroit paisible en rase campagne où s’ébattent des chevaux. Le complexe comprend plusieurs halles pour les différentes étapes du traitement de l’herbe et des produits comme les restes alimentaires. Les silos de biogaz (cuves de méthanisation) avec leur dôme sont impressionnants. Une odeur de paille et de fermentation flotte dans l’air.

Comme de la choucroute

La quarantaine mûrissante, Vera Schwinn, architecte de formation et aujourd’hui responsable de l’assurance qualité pour Biowert, nous accueille avec bonhomie. Son discours est simple et franc. Elle défend la cause mais se montre aussi lucide sur les difficultés (lire ci-contre).

Le procédé de préparation du futur matériel d’isolation pour Gramitherm démarre avec l’entreposage sous bâche de l’herbe pendant plusieurs années. Cela rappelle un peu la fabrication de la choucroute, comme le dit Vera Schwinn avec un discret sourire. Ensuite, le matériau est filtré, lavé puis pressé plusieurs fois afin d’extraire les protéines et le sucre pour ne retenir que la cellulose de l’herbe. Seule contribution pas parfaitement écologique: un produit ignifugeant (retardateur de flamme) est ajouté pour convenir aux normes de sécurité. «Nous utilisons du sel de bore à une concentration inférieure à 4%, précise Vera Schwinn. Ce produit est naturel à la base, mais peut être dangereux pour la santé s’il est fortement concentré.»

Vient ensuite le séchage à l’issue duquel l’herbe ressemble déjà un peu à de la ouate. Le matériel pourra ensuite être empaqueté, puis envoyé en France, où il sera compacté et découpé en panneaux d’isolation.

Bilan carbone négatif

Christian Roggeman fait valoir que l’ensemble du processus débouche sur un bilan carbone négatif: «L’herbe des prairies a absorbé davantage de CO2 que le procédé de fabrication n’en rejette.» La partie du travail effectuée en Allemagne tourne en économie circulaire. Le jus dégagé dans la phase du défibrage de l’herbe est récupéré pour produire du biogaz et de l’électricité qui vont donner l’énergie pour faire fonctionner toutes les phases du traitement de l’herbe.

La partie de production qui se déroule en France pèse en revanche dans le bilan carbone, notamment avec le mélange de la matière première à de la «fibre de liaison». Mais le bénéfice carbone engrangé dans la première partie du dispositif de fabrication compense au-delà des espérances. Au final, chaque kilo de Gramitherm absorbe 1,405 kilo équivalent de CO2. C.Q.F.D.

Pour ne rien gâcher, les panneaux ont l’avantage d’être plus performants dans l’isolation contre le chaud que la moyenne des isolants traditionnels, tandis qu’ils se situent dans la bonne moyenne pour l’isolation contre le froid. L’isolation biosourcée (il y a aussi le chanvre, le lin, etc.) a en outre l’avantage de réguler l’humidité.

La cleantech tente ainsi de se frayer un chemin dans le marché de la construction tout en contribuant à lutter contre le réchauffement climatique. Ses clients se répertorient en Suisse, en France, dans le Benelux et dans le nord de l’Italie à ce stade. Maisons individuelles, chalets, édifices publics (école, Hôtel de Ville) ou hangars industriels figurent au nombre des réalisations. Quelque 600 m3 de panneaux ont été produits en 2016 pour un chiffre d’affaires d’environ 100 000 francs.

On en est au démarrage et ce n’est pas demain la veille que toutes nos maisons seront isolées avec de l’herbe mangeuse de CO2. Christian Roggeman en a conscience mais pour l’instant il brandit ce simple constat: «Nous avons aujourd’hui des prix compétitifs. Nous sommes désormais une réalité sur le marché.» (24 heures)

Créé: 06.08.2017, 16h24

Affronter la concurrence et l’inertie des traditions

Innovation et écologie font bon ménage à l’heure où il faut sauver la planète. Dans les cénacles politiques, ces deux mots reviennent en boucle, chacun se targuant d’en promouvoir le développement. C’est vrai, et Christian Roggeman le confirme: la Suisse est «très aidante et très accueillante» envers les jeunes entreprises pour ce qui est de l’obtention des brevets et du développement technologique. Mais elles n’en restent pas moins fragiles. Entre le moment où le chiffre d’affaires est à zéro et celui où il atteint les 2 millions, il y a une grande «traversée du désert», décrit-il. Pour les entrepreneurs qui démarrent leur production et se trouvent dans la phase d’industrialisation et de commercialisation, les aides ne sont pas légion et ce pas seulement en Suisse. Or, les cleantechs doivent faire face à la concurrence des marchés traditionnels qui ont, eux, des produits «à maturité». Autre phénomène, il existe dans la construction, et particulièrement en Suisse, une «inertie due à la tradition», qui empêche, encore aujourd’hui, les constructeurs de se tourner vers des solutions moins éprouvées. Enfin, le domaine de l’isolation est accaparé par quelques gros groupes qui procèdent à des rachats. Leur poids sur le marché leur permet de faire du lobbying auprès des politiques et d’obtenir ce qu’ils veulent en termes de normes et de réglementations. Pas toujours facile à suivre pour les «petits et moyens joueurs». Chez Biowert, Vera Schwinn note pour sa part que les parts de marché revenant aux cleantechs sont encore très minoritaires, ce qui les rend très vulnérables. Dans son entourage, plusieurs ont dû fermer boutique. En Allemagne, le gouvernement a promis de nouvelles mesures d’accompagnement, mais ce ne sera pas avant 2020.

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