Des échelles brûlées racontent la Réforme

LausanneL’artiste Sandrine Pelletier a investi le temple Saint-François avec du bois calciné.

Image: PHILIPPE MAEDER

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L’installation frappe les yeux. Et les narines. Des dizaines d’échelles noires, brûlées, sont disposées dans la nef de l’église Saint-François. Elles sentent encore le sapin calciné. Plutôt surprenant dans un lieu spirituel présenté comme «une oasis» au cœur de la ville. «Mon intention n’est pas du tout d’offenser les fidèles», assure Sandrine Pelletier, l’artiste qui a conçu cette œuvre à l’occasion des 500 ans de la Réforme. Son but est plutôt de les faire réfléchir et méditer.

Le pasteur Jean-François Ramelet, en charge de Saint-François, se réjouit des réactions des visiteurs. Pour lui, l’installation raconte ni plus ni moins que la genèse du protestantisme. Ah bon? «Oui, Luther pensait à un moment donné qu’il devait absolument acquérir des mérites pour gagner la bienveillance de Dieu, dit-il. Il découvrira qu’il n’a pas à acquérir la justice divine car elle lui est donnée par la grâce. Il ne sert donc à rien de gravir des échelles, elles sont inutiles, caduques, brûlées.»

Une image de douleur

Impressionnante, l’exposition présente 95 échelles: une allusion aux 95 thèses de Luther qui auraient été affichées sur l’église de Wittemberg en 1517. Elle se nomme «9,5 sur l’échelle de Luther», un jeu de mots pour évoquer «le séisme intérieur de la foi». Les échelles évoquent un incendie, une catastrophe. L’effet est voulu car «la Réforme ne s’est pas faite sans douleur», souligne Sandrine Pelletier. Les conflits entre les religions offrent une autre lecture possible. L’artiste, qui s’était installée au Caire en 2012, porte une croix copte tatouée sur le poignet, «un signe de reconnaissance, une forme de résistance.»

L’installation montre aussi des «coulures» de verre sur les deux vitraux de la face Nord. Ceux-ci sont blancs et rappellent la simplicité ornementale prônée par les franciscains, constructeurs de l’édifice au XIIIe siècle avant que celui-ci ne passe à la réforme en 1536, «Cet effet sur les vitraux rappelle aussi la chaleur, comme des glaces qui coulent, c’est une illusion voulue comme un pied de nez aux vitraux colorés de l’autre côté.»

Pour cette partie de l’œuvre, l’artiste a travaillé avec Pascal Moret, un verrier d’art broyard qui possède également un atelier à Lausanne. «La technique employée est originale et difficile à réaliser», assure l’artisan. Pour obtenir cet effet, il a fallu faire des moulages en plâtre et en fibres de céramique avant un nombre incalculable d’essais de cuisson du verre. «L’impact visuel du verre débordant du cadre est volontairement doux dans le travail de Sandrine et il s’oppose à la violence des échelles.»

«Quel est ce chaos?»

Vernie jeudi soir, l’exposition a d’ores et déjà frappé quelques visiteurs. Historien du christianisme à l’Université de Genève, Michel Grandjean a ouvert de grands yeux en découvrant l’installation: «C’est assez inédit pour exprimer l’esprit du protestantisme! dit-il. Quand j’ai vu ça, j’ai pensé: quel est ce chaos? Les dignitaires catholiques disaient la même chose au moment de la Réforme. Les réformateurs voulaient construire quelque chose mais, vu de l’extérieur, leur entreprise était chaotique car elle cassait le pouvoir établi.» Cela dit, le dialogue entre l’art contemporain et les églises médiévales n’est pas nouveau «si l’on pense aux vitraux en noir et blanc de Pierre Soulages à Conques», ajoute Michel Grandjean.

«Les réformateurs voulaient construire quelque chose mais, vu de l’extérieur, leur entreprise était chaotique car elle cassait le pouvoir établi»

En préparation depuis deux ans, l’exposition a été organisée et soutenue par l’Hospitalité artistique, l’association chargée d’animer Saint-François avec des œuvres d’art «en dialogue» avec la foi. «Les premiers dessins de Sandrine Pelletier nous ont convaincus, on ne voulait pas quelque chose de déjà-vu pour ce jubilé», explique Jean-François Ramelet.

Ces derniers jours, l’artiste a fait brûler les échelles sur la place Saint-François. «La prise de risque est un moteur pour moi et on est un peu dans la performance», admet Sandrine Pelletier. Dans quelques jours elle inaugurera une exposition, également réalisée avec Pascal Moret, dans un autre lieu d’histoire: le château de Gruyère.

Créé: 22.06.2017, 21h55

L’installation montre aussi des «coulures» de verre sur les deux vitraux de la face Nord. (Image: Philippe Maeder)

Infos

«9,5 sur l’échelle de Luther»
Expo de Sandrine Pelletier à Saint-François
Jusqu’au 1er octobre
www.sainf.ch

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