«L’éducation sexuelle a besoin de plus d’hommes!»

ÉcoleLe sexe est abordé dans les classes vaudoises depuis 50 ans. Deux générations d’animateurs croisent leurs regards.

Anouk Arbel, responsable du Service d'éducation sexuelle de la Fondation Profa, et Pierre-André Diserens, l'un des tous premiers animateurs dans les classes vaudoises en 1969.

Anouk Arbel, responsable du Service d'éducation sexuelle de la Fondation Profa, et Pierre-André Diserens, l'un des tous premiers animateurs dans les classes vaudoises en 1969. Image: Florian Cella

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1969 n’est pas seulement l’année érotique de Serge Gainsbourg. Elle marque aussi l’introduction de l’éducation sexuelle dans les classes vaudoises, faisant du canton le pionnier suisse en la matière. La Fondation Profa, à qui ces cours sont confiés depuis cinquante ans, célèbre cet anniversaire en diffusant une série de vidéos qui donnent la parole à des enfants, des parents, des responsables politiques, mais aussi aux animateurs de ces cours d’éducation sexuelle au fil des années. Pasteur, Pierre-André Diserens a été parmi les tout premiers à aborder la sexualité en classe, dès 1969. Il évoque cette épopée d’un demi-siècle avec Anouk Arbel, qui vient de prendre la tête du service d’éducation sexuelle de Profa.

Quel a été l’accueil de cette petite révolution, en 1969?

Pierre-André Diserens: C’était un nouvel espace d’expression qui s’ouvrait pour les enfants, rassemblant garçons et filles. Certaines familles avaient peur de ce qui pourrait se dire sans qu’elles le sachent. Nous savions qu’il faudrait être préparés pour expliquer et convaincre. Dans les villages, après les soirées d’information aux parents, on nous invitait au bistrot, et c’est là que le débat commençait. On a beaucoup ramassé! La clé était de ne pas arriver en vainqueurs, comme ceux qui apportent la bonne parole.

Avec le recul, quel a été l’impact d’un demi-siècle d’éducation sexuelle?

Anouk Arbel: Cela a introduit une liberté de parole sur le thème de la sexualité, avec une volonté. dès le début, d’en parler de manière positive. Le sexe, ce n’est pas seulement le corps et les maladies. Il fallait dire: «C’est normal.»

P.-A. D.: Notre but a été d’élargir le champ de décision des enfants, de questionner les normes et de renforcer leur liberté de choix. L’éducation sexuelle n’a pas fait que suivre l’évolution de la société, elle l’a souvent précédée. Par exemple, le thème de l’homosexualité est officiellement au programme depuis une vingtaine d’années, mais les enfants ont toujours eu des questions à ce sujet. Nous étions là pour y répondre.

Pourtant, comment expliquer qu’aujourd’hui des questions fondamentales comme le consentement et le harcèlement restent floues?

A. A.: Ces questions seront toujours à l’ordre du jour. La sexualité n’est pas un sujet que l’on peut maîtriser, et c’est bien comme cela. Nous nous interrogeons aussi régulièrement sur notre manière d’aborder les abus sexuels, par exemple. Certains thèmes focalisent parfois l’attention des médias, mais je rappelle que la grande majorité des jeunes vont bien. Chez la plupart des garçons, la question qui revient le plus est justement de savoir comment gérer une relation amoureuse avec une fille.

P.-A. D.: Ça n’a pas changé! Il y a cinquante ans déjà, il y en avait pour dire qu’ils ne faisaient pas les fiers. Ce que je regrette aujour­d’hui, c’est qu’il n’y ait presque plus d’hommes pour donner les cours d’éducation sexuelle. Il en faut pourtant pour montrer que ce ne sont pas que des prédateurs et qu’eux aussi «ne crânent pas devant les filles».

Pourtant, on dit beaucoup que la sexualité féminine a été oubliée, le clitoris ignoré. La faute aussi à l’éducation sexuelle?

A. A.: Ce n’est qu’au début des années 2000 que la science a commencé à montrer ce qu’était vraiment le clitoris. Au même moment, on proposait déjà du Viagra pour les hommes! On abordait évidemment le clitoris, mais comment parler correctement de quelque chose d’aussi méconnu?

Le sexe au féminin suscite-t-il toujours des crispations?

A. A.: Aujourd’hui encore des animatrices me rapportent que le mot érection ne choque pas les parents, mais c’est autre chose quand ils apprennent qu’on parlera lubrification avec les filles. Plus généralement, beaucoup de gens estiment encore qu’on ne nous donne pas des sous pour parler de plaisir.

Le porno sur internet fait de plus en plus «l’éducation» des jeunes. Est-ce votre défi d’y faire barrage?

P.-A. D.: Il faut se souvenir qu’il y a cinquante ans les enfants couraient déjà après les revues pornos! On pouvait se retrouver avec une fillette de 9 ans en classe qui parlait de fellation avec des mots crus.

A. A.: On observe toutefois que les enfants sont plus stressés aujour­d’hui quand ils arrivent au cours d’éducation sexuelle. Ils en ont déjà beaucoup vu sur le Net et ils redoutent d’aborder le sexe de cette façon. Notre rôle est de les rassurer en les ramenant vers une vision positive. Cela ne veut pas dire diaboliser les réseaux sociaux et internet, car on ne reviendra pas en arrière.

Créé: 10.10.2019, 20h05

En dates

1966
La députée socialiste Isabelle de Dardel dépose une motion au Grand Conseil demandant l’introduction de cours d’éducation sexuelle à l’école.

1969
Les cours sont confiés à la Fondation Profa, qui crée une section d’éducation sexuelle, dirigée par un médecin de campagne, le Dr Charles Bugnon, et une pharmacienne, Marie-Lise de Charrière. Ils s’entourent d’animateurs de différents horizons afin d’éviter un discours hygiéniste et médical.

1984
Le Canton crée une commission de prévention
du sida dans les écoles.

1989
L’éducation sexuelle est introduite dans les classes enfantines sur le thème de la prévention des abus sexuels.

2014
Une initiative populaire contre l’éducation sexuelle à l’école est déposée puis retirée, à la suite de son rejet par les Chambres fédérales.

2019
Les jeunes Vaudois reçoivent aujourd’hui cinq fois deux périodes d’éducation sexuelle durant leur scolarité.

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