Les effets pervers de l’inégalité de traitement entre polices

SécuritéLa promesse de statut unifié n’est toujours pas réalisée. Effets pervers.

<b>Mirko Haari</b> (à g.) Section Lavaux de la Fédération suisse des fonctionnaires de police: «Le statut unifié était une promesse et la question est devenue taboue. Nous mettons là le doigt sur l’autonomie financière des communes.» 
<br /><b>Xavier Berner</b> Association des fonctionnaires de police de Lausanne: «Nous n’avons pas observé d’inscriptions de membres assimilables à un phénomène de mobilité professionnelle de grande ampleur.»

Mirko Haari (à g.) Section Lavaux de la Fédération suisse des fonctionnaires de police: «Le statut unifié était une promesse et la question est devenue taboue. Nous mettons là le doigt sur l’autonomie financière des communes.»
Xavier Berner Association des fonctionnaires de police de Lausanne: «Nous n’avons pas observé d’inscriptions de membres assimilables à un phénomène de mobilité professionnelle de grande ampleur.»

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Combien y a-t-il de policiers dans le canton de Vaud? Presque 2000. Et où travaillent-ils? La moitié auprès de la police cantonale, un quart à la police lausannoise et le quart restant au sein des huit autres polices locales. Ces agents communaux sont environ 530 et provoquent quelques inquiétudes à leurs employeurs. La crainte principale: voir partir les jeunes à la recherche de meilleures conditions de travail ou d’un grade supérieur dans une police plus grande, où les postes sont proportionnellement plus nombreux.

A quoi aspirent ces jeunes policiers? A peu près à la même chose qu’un gendarme cantonal. C’est-à-dire 77 000 francs brut par an en début de carrière, 41 h 30 de travail par semaine, cinq semaines de vacances, des heures de nuit comptabilisées à 120%, etc. «Selon l’endroit où l’on travaille, on peut aboutir à des différences de plusieurs centaines de francs», regrette un policier sous couvert d’anonymat.

Le problème, c’est que chaque police fait ce qu’elle veut. Salaires, vacances, horaires, rien n’est commun. Après l’échec de l’initiative d’Artagnan pour une police unique en 2009, le concept de «police coordonnée» prévoyait un statut unifié dès 2015. Mais le projet est en stand-by, car le Canton et les communes ne se sont toujours pas entendus.

Entre 40 h et 43 h 30 par semaine

D’où un agacement certain. «Des différences sont inévitables entre les polices, chacune a ses particularités, comme son territoire ou ses missions», note Mirko Haari, qui préside la section Lavaux de la Fédération suisse des fonctionnaires de police (FSFP). Il fait partie des flics les plus calés sur le sujet. «Nous mettons là le doigt sur l’autonomie financière des communes. Le statut unifié était une promesse et la question est devenue taboue.»

Tout le monde s’accorde à dire que la «mobilité» des jeunes policiers peut aussi être positive. Cela leur permet de voir plusieurs réalités d’un même canton. «Nous ne sommes plus dans le système où un policier reste durant toute sa carrière dans une même région», souligne Pascal Nidegger, sergent-major de la Police Nord Vaudois et membre du comité central de la FSFP. Mais tout cela a des limites et beaucoup de policiers les ont atteintes.

Il n’existe pas de hit-parade des meil­leures polices, car elles ne publient pas de salaire moyen de leurs agents. Cependant, les conditions de travail peuvent changer drastiquement d’une région à l’autre. Un policier travaille entre 40 et 43 h 30, avec quatre ou cinq semaines de vacances.

Plusieurs commandants des polices intercommunales se sont bien rendu compte du problème. Exemple en Lavaux: d’emblée, le commandant Eugène Chollet cite trois départs récents dus à l’absence de statut unifié. Un chiffre important pour une police de 34 agents. «Nous étudions l’amélioration de nos statuts et nos autorités politiques ont créé un groupe de travail sur cette question, rassure-t-il. Un statut unifié serait un plus pour tout le monde et éviterait un tourisme professionnel, même s’il reste limité.»

Débaucher, quasi obligatoire

La Police de l’Ouest lausannois (POL) est déjà passée au stade suivant: l’augmentation des salaires. En 2017, son comité directeur a prévu un budget de 26 millions de francs, dont 16 millions pour les salaires. Il devrait encore y ajouter 900 000 francs pour les revaloriser. «Il ne s’agit pas de dire que les policiers sont mal payés. Mais nous nous sommes aperçus, après un audit, que nous sommes au bas de l’échelle des salaires moyens», explique Michel Farine, président du comité de la POL.

Celle-ci prévoit aussi 180 000 francs pour le «rachat de frais de traitement des aspirants». Il faut comprendre que, quand un jeune quitte son corps de police, il doit parfois rembourser une partie de ses frais de formation. Ce fonds de 180 000 francs servira à un tel remboursement si la POL engage des jeunes d’au­tres corps. «Nous n’avons pas pour but de débaucher des jeunes, ajoute Michel Farine. Avec huit départs par année, soit nous engageons des aspirants – qui n’arrivent sur le terrain qu’après une année d’école, soit nous engageons des policiers déjà formés.»

Sans surprise, des polices comme celles de Lausanne ou de Nyon connaissent moins ce problème. A entendre la hiérarchie, tout ne serait pas une question de salaire, mais aussi d’opportunités, comme à Lausanne. Le corps de police y est gigantesque et les possibilités plus nombreuses: spécialisations, postes d’officiers plus nombreux, etc. «L’existence de plusieurs unités spécialisées et de la police judiciaire ainsi que la taille de la police de Lausanne offrent des possibilités d’évolution intéressantes, commente son porte-parole, Sébastien Jost. Soulignons également la mise en place en 2014 d’un nouvel horaire qui permet une meil­leure capacité opérationnelle et qui améliore la qualité de vie du personnel.»

Le tourisme des policiers n’y serait pas une réalité, en tout cas il ne transparaît pas dans les statistiques, même vues depuis la base. «Nous n’avons pas observé d’inscriptions de nouveaux membres que nous pourrions assimiler à un phénomène de mobilité professionnelle de grande ampleur», explique Xavier Berner, président de l’Association des fonctionnaires de police de Lausanne (AFPL).

Alors voilà peut-être la solution, imaginée par certains: tout calquer sur Lausanne. Ou alors sur la gendarmerie. Mais les illusions sont vite douchées, comme pour ce haut gradé d’une police locale: «Si les communes revoyaient les salaires de leurs policiers, nul doute qu’elles demanderaient une baisse de la facture de la part du Canton. Il ne le voudra pas, car cela se répercuterait sur les communes qui ont délégué leurs tâches de police à la gendarmerie.»

Parmi les priorités, le djihadisme

Sans compter que cela ne résoudrait pas la question des postes d’officiers et la mobilité resterait une réalité pour qui veut se spécialiser. Côté gendarmerie, le problème avait déjà été soulevé lors de la campagne pour d’Artagnan, comme le rappelle le gendarme Jean-Philippe Rochat, qui préside l’Union syndicale des polices romandes (USPRO): «La mobilité des collègues sur l’ensemble du canton aurait été optimisée avec une police unique, sans que certains d’entre eux ne soient obligés de démissionner d’un corps pour rejoindre un autre. Mais le but ici n’est pas de refaire tout le débat.»

A l’instar de Michel Farine, les politiques se rendent bien compte de la difficulté, mais voient d’autres priorités pour l’instant. Le Conseil cantonal de sécurité, présidé par la conseillère d’Etat Verte Béatrice Métraux, a décidé de surseoir à l’unification du statut, le temps que les négociations entre Canton et communes sur la facture policière se terminent. Valérie Jaggi Wepf, municipale à Yverdon, y représente les communes avec police locale. «Le travail est gigantesque, avec neuf polices communales et neuf statuts différents, souligne-t-elle. L’unification ne passe pas seulement par les salaires, mais par exemple par l’unification de l’informatique, pour garantir la transmission de l’information. En ce moment, un des thèmes qui nous occupe est la lutte contre le djihadisme.»

Créé: 01.11.2016, 06h48

Quelles zones pour les neuf polices communales?




Infographie: Mathieu Rudaz

Accès difficile à la gendarmerie

Si certains policiers communaux veulent obtenir de meilleures conditions, pourquoi ne pas postuler auprès de la police cantonale? «C’est impossible d’y entrer si nous sommes déjà formés», regrette un agent local.

Porte-parole de la police cantonale, Olivia Cutruzzolà est plus nuancée: «Nous disposons actuellement d’une trentaine d’offres spontanées provenant de policiers municipaux vaudois, explique-t-elle. Il n’est quasi jamais donné suite à ces offres car, depuis plusieurs années, nous privilégions l’engagement de policiers par le biais de l’Académie de Savatan.»

Néanmoins, la cantonale engage chaque année un ou deux policiers d’autres corps, déjà formés à des tâches spécifiques, comme la conduite de chien ou les forces spéciales.

Tous les ans, la police cantonale reçoit 400 dossiers pour 30 places d’aspirants. Olivia Cutruzzolà ajoute: «Nous n’avons aucun intérêt à recruter dans les autres corps pour lesquels c’est aussi un gros travail de recruter en nombre et en qualité.»

Les polices locales voient-elles une porte se fermer? Pas selon les syndicats: «Je ne considère pas cela comme un frein, on peut avoir de très belles carrières dans les polices communales. Et le métier est le même», commente Pascal Nidegger, président de la section Nord vaudois de la Fédération suisse des fonctionnaires de police (FSFP).

Son homologue en Lavaux, Mirko Haari, abonde. «Je ne veux pas m’immiscer dans la pratique de la police cantonale. Chacun a sa politique et sa culture. La priorité reste d’unifier le statut des policiers.»

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