Entendre des voix n’est pas aussi fou que l’on croit

SantéLes 14e Journées de la schizophrénie sont consacrées aux hallucinations auditives. Pourtant, 13% de la population entendrait des paroles résonner dans sa tête à un moment de sa vie.

David Imhof s’est tourné vers la spiritualité pour gérer «ses voix».

David Imhof s’est tourné vers la spiritualité pour gérer «ses voix». Image: Chantal Dervey

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«Ça a commencé quand j’avais 26 ans.» Dans son atelier de menuiserie, à Clarens, David Imhof s’ouvre, avec pudeur et franchise, sur l’une des manifestations de sa maladie, la schizophrénie. «J’ai fait un burnout, et puis une décompensation. Je pensais que le diable venait me chercher. J’imaginais des zombies qui arrivaient.»

C’est là que David se met à entendre des voix: «J’entendais surtout le diable. Il me donnait des ordres, comme «Tue-la!» ou «Tue-toi!» Mais la voix de Dieu est là, elle aussi. Elle lui dit qu’il est fort, qu’il est capable, l’encourage à se défendre. Dans sa tête, ce débat entre le bien et le mal parasite ses pensées. «Quand ça commence, on ne sait pas trop quoi faire avec ça. Parfois, plusieurs voix engagent une conversation. Je me retire et j’écoute.» Mais les faire taire n’est pas toujours facile. «Ça m’aide si Jésus intervient pour dire à l’une d’entre elles d’arrêter. Je n’y arrive pas toujours tout seul», explique David. En plus d’un suivi médical, lui qui était déjà croyant s’est tourné de plus belle vers la spiritualité pour gérer les paroles dans son esprit.

Environ 70% des personnes atteintes de troubles schizophréniques entendent des voix. C’est d’ailleurs l’un des thèmes des 14e Journées de la schizophrénie, organisées entre le 22 mars et le 2 avril, avec un programme d’événements dans tout le canton. Les hallucinations auditives sont souvent associées à la folie. C’est pourtant un tort, car les «entendeurs» ne sont de loin pas tous malades: «On estime qu’environ 13% de la population fait cette expérience à un moment ou un autre de sa vie, explique Jérôme Favrod, professeur à la Haute Ecole de santé La Source et infirmier au département de psychiatrie du CHUV. C’est un phénomène assez naturel et qui peut toucher n’importe qui dans certaines circonstances, par exemple au moment de s’endormir, au réveil ou alors à l’occasion d’un deuil.»

Comme l’explique Charles Bonsack, médecin-chef au département de psychiatrie du CHUV, entendre des voix peut avoir plusieurs causes, qui vont de la lésion cérébrale au manque de sommeil, en passant par l’abus de drogues ou une souffrance psychologique. En somme: «Cela peut se produire dans un cerveau parfaitement sain», conclut le spécialiste

Pas toujours une souffrance

C’est ce que vit François Ledermann depuis tout petit: «J’ai toujours trouvé cela naturel, surtout dans l’enfance. C’était des voix très douces qui me disaient des choses simples. Elles me donnaient des conseils ou prononçaient mon nom.» Pour lui, pas de diagnostic de trouble psychique.

Aujourd’hui âgé de 61 ans, il anime depuis quelques années le Réseau d’entraide des entendeurs de voix, le REEV, une association romande basée à Genève qui organise des groupes de parole et propose une permanence téléphonique. «Si j’ai souffert de quelque chose, c’est surtout de ne pas pouvoir vivre cette situation librement, regrette-t-il. Il y a une forme de solitude qui se crée du fait que les gens ne comprennent pas ce qui vous arrive. Je ne l’ai jamais partagé avec mes parents, et c’est très difficile d’en parler à mes enfants.»

Pour François Ledermann, il n’est pas juste de parler d’hallucinations: «Beaucoup de personnes ont l’impression que ce qu’elles entendent vient de l’extérieur, alors que c’est leur intériorité qui parle. C’est comme un sentiment qui se met en paroles. En ce sens, ce que disent les voix n’est pas sans fondement.» David Imhof est un peu plus ambivalent sur le sujet: «J’ai quand même l’impression que ces voix viennent de quelque part. Mais je fais la part des choses quand ce qu’elles me disent est bizarre, ou carrément faux. Par contre, certaines peuvent me donner de bons conseils ou prononcer des paroles qui me touchent.»

Les schizophrènes plus sensibles

Pour les personnes atteintes de schizophrénie, entendre des voix peut devenir un vrai fardeau: «Par rapport aux personnes qui n’ont pas de troubles psychiques, les schizophrènes n’ont pas la même capacité à ignorer des stimuli qui ne leur paraissent pas importants. La différence tient surtout à l’impact que les voix ont sur leur vie», relève Charles Bonsack. Longtemps, les médecins ont essayé de convaincre les patients qu’ils étaient victimes d’hallucinations.

Une approche qui ne donne pas beaucoup de résultats, estime l’expert: «Les patients vivent ces manifestations d’autant plus profondément qu’elles sont parfois pleines de sens. A cet égard, les médicaments permettent de diminuer leur intensité, explique le spécialiste, mais il faut les doser de manière à ne pas étouffer toute sensation. Parallèlement, nous aidons ces personnes à prendre du recul par rapport ce qu’elles entendent.»

Pour désamorcer le sentiment que les voix ont un pouvoir sur les patients, plusieurs stratégies sont possibles, explique Jérôme Favrod: «Certains exercices leur apprennent à mettre ces manifestations sur «on ou off» et ainsi comprendre qu’ils peuvent avoir un contrôle. Ensuite, répondre aux injonctions, comme «Blesse-toi!» en demandant «Pourquoi?» leur permet de se rendre compte qu’il n’y a pas de réponse. Enfin, dans bien des cas, les voix sont très critiques. Il s’agit aussi de changer ce rapport-là.»

Pendant plusieurs années, un groupe de parole a réuni des entendeurs de voix à Lausanne, hébergé par le Graap (Groupe d’accueil et d’action psychiatrique). Dissout en 2015, il attend encore de renaître de ses cendres, ce qu’espère François Ledermann, qui en a été l’un des initiateurs: «C’est très aidant de pouvoir sentir qu’il y a une communauté de gens qui vivent la même réalité.» (24 heures)

Créé: 21.03.2017, 06h52

Quand la schizophrénie profite au jazz

Que serait le jazz sans certains musiciens tels que le trompettiste Tom Harrel ou le pianiste Thelonious Monk? Une question que le Cully Jazz et les Journées de la schizophrénie évoquent lors de la vinylculture du 1er avril. Un moment d’échange pour parler du jazz et de la folie. Charles Bonsack explique: «Tom Harrel a ouvertement parlé de sa schizophrénie. Lorsqu’il joue, il a parfois des problèmes moteurs liés aux effets secondaires de son traitement antipsychotique. Ce qui ne l’empêche pas d’être un musicien de génie. Tout comme Monk. C’était un solitaire, comme beaucoup de schizophrènes. Il a fini sa vie enfermé dans son mutisme.»

Le spécialiste précise: «Cette maladie ouvre le champ des perceptions. Ce qui peut paraître anodin pour la plupart des gens, comme un bruit de fond ou une personne qui passe, est stimulant pour un schizophrène.» Cette acuité particulière peut être un handicap dans la vie de tous les jours, mais une précieuse alliée dans le domaine artistique. Un avis partagé par Jean-Yves Cavin, coprésident du Cully Jazz Festival: «La créativité dans le jazz est primordiale. La schizophrénie peut amener une certaine originalité.»

Difficile toutefois de savoir avec certitude si le génie vient d’une maladie mentale ou d’une consommation excessive de drogues. «La schizophrénie peut être déclenchée par certaines substances chez les sujets fragiles, poursuit Charles Bonsack. Syd Barrett, fondateur du groupe Pink Floyd, consommait certes beaucoup de LSD, mais souffrait très certainement de cette maladie, tout comme Jim Morrison. Le but des Journées de la schizophrénie est toutefois de montrer que les personnes qui en souffrent peuvent mener une vie normale. Elles ne sont pas si différentes des autres, c’est juste l’ampleur de leurs sensations qui est différente.»

Yseult Théraulaz


Jazz et Folie, samedi 1er avril de 18 h 30-19 h 30 avec la participation de Philippe Anhorn et Charles Bonsack. Œnothèque du Petit Versailles, chemin de Versailles 1 à Cully. Entrée libre.


cullyjazz.ch

Info

14e Journées de la schizophrénie, «Des sons dans la tête», du 22 mars au 2 avril.


Conférences, concerts et stands dans divers lieux du canton. Programme sur www.info-schizophrenie.ch

Réseau d’entraide des entendeurs de voix (REEV)reevover-blogcom.over-blog.com

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