«En entrant en EMS, on perd sa liberté individuelle»

TémoignagePlus de 3100 Vaudois emménagent chaque année dans un établissement médico-social. Rodolphe Richard a franchi le pas il y a quatre mois. Impressions.

Rodolphe Richard pose devant son EMS à Mies avec sa femme Jacqueline. Madame vit à Coppet, dans la maison familiale.

Rodolphe Richard pose devant son EMS à Mies avec sa femme Jacqueline. Madame vit à Coppet, dans la maison familiale. Image: PHILIPPE MAEDER

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Quitter son foyer, son village et ses habitudes pour prendre ses quartiers dans un EMS. Troquer une maison contre une chambre, apprendre la vie en communauté. Chaque année, plus de 3100 Vaudois dont la santé décline entrent en institution. Une transition difficile, plus encore si l’on a toute sa tête.

Trois kilomètres séparent aujourd’hui Rodolphe Richard, 74 ans, de sa maison. Ce sympathique Vaudois, ex-responsable informatique chez Rolex, a accepté de nous rencontrer pour livrer ses impressions. Voilà quatre mois qu’il a quitté Coppet pour l’EMS de Mies. Point d’amertume dans ses propos. Le cadre lui convient, dit-il, et le personnel l’épate. «Le mot «respect» est inscrit en lettres capitales.» L’économiste de formation voit le verre à moitié plein. A la surface flottent tout de même quelques désillusions.

«Le décès d’un autre résident a été mon premier choc ici. Je ne m’y attendais pas du tout»

Sur la terrasse ombragée de la Clairière, Jacqueline Richard couve son mari du regard. Le départ en EMS, elle le craignait presque autant que lui. Elle passe le voir quotidiennement, l’accompagne en balade ou chez le médecin. Elle l’aide, aussi, lorsqu’il perd le fil de la discussion. «Il a beaucoup baissé ces dernières semaines», s’inquiète l’enseignante à la retraite. Les éclats de voix d’une résidente s’échappent d’une chambre. «Une dame de 102 ans qui fait ses vocalises, sourit Rodolphe Richard. C’est la doyenne.»

11 placements en EMS pour 1000 habitants: le taux vaudois est inférieur de 25% à la moyenne suisse.

Les chutes répétées du Vaudois atteint de la maladie de Parkinson ont précipité son admission. «Quand j’ai emmené ma mère en EMS, j’ai dit à mon fils: «Le jour où ça m’arrive, apporte-moi un pistolet.» Aujourd’hui, je trouve judicieux d’être là. Je suis malade, j’ai perdu des capacités en route. J’ai éliminé le mot Exit. Le jour où je disparaîtrai, je disparaîtrai.» On sent sa femme émue. «Son acceptation m’impressionne.»

Comment trouve-t-il sa nouvelle résidence? «Vaste, bien aménagée, lumineuse. La seule chose qui m’a dérangé, c’est la perte de ma liberté individuelle. Les premiers jours, je ne pouvais pas quitter le périmètre du home. Ce n’est qu’après une évaluation de mes capacités à retrouver mon chemin que j’ai pu aller boire librement mon café au tea-room du village.» Difficile, pour l’ancien conseiller communal, de faire le deuil de son indépendance. Plus question de conduire. C’est désormais son épouse qui assure son lien avec l’extérieur. Il lui en est reconnaissant, même s’il la juge parfois trop prudente quant à ses capacités. «Ça aide vraiment d’avoir quelqu’un qui prend soin de vous. Si je veux aller chez le coiffeur à Genève par exemple, elle m’y conduit.»

La mort pour voisine

A bâtons rompus, il raconte son quotidien, à commencer par les repas servis à heure fixe. «Midi tapant pour le potage.» Il faut aussi composer avec les caractères des autres résidents. Peu disert sur sa personne, Rodolphe Richard est intarissable sur ses voisins: les noms, les pathologies, les caractères… L’état de santé des pensionnaires l’a frappé à son arrivée. «Les gens qui ne sont pas décharnés sortent du lot.» Assister à la dégradation des autres pèse sur le moral. «Je connais 70% des gens ici. Le décès d’un résident a été mon premier choc. Je ne m’y attendais pas du tout.»

98%, c'est le taux d’occupation des EMS vaudois. L’âge moyen d’entrée augmente (78,6) et la durée de séjour baisse (1,9 an).

Au changement de cadre de vie s’ajoute l’évolution de la maladie. «Ce qui est pénible avec la vieillesse, c’est la perte de capacités qui étaient acquises. Je n’arrive plus à lire ni à faire des raisonnements simples. J’ai dû passer la main à mon épouse pour tout ce qui est administratif.» Un transfert de compétences réalisé dans la douleur. «C’était rude parce que je n’y connaissais rien, se rappelle Jacqueline Richard. Le passage entre le moment où la maladie se déclenche et celui où la personne ne peut plus être à la maison est une période difficile.»

Le sentiment de culpabilité, elle connaît. «Quand je profite de la maison, je me dis que c’est injuste qu’il ne soit pas là. Mais ce n’était plus possible. J’ai eu des ennuis de santé, j’étais épuisée.» La souriante septuagénaire a dû, elle aussi, trouver ses marques à la Clairière. Dans les couloirs, elle s’arrête pour saluer les résidents et faire un brin de causette. «C’est un vrai cheminement de la pensée. Au final, je trouve cette expérience très riche. J’ai fait de belles rencontres.» (24 heures)

Créé: 23.08.2016, 07h01

«Un événement extrêmement douloureux»

Cheffe de la Santé publique du canton de Vaud et gériatre, Stéfanie Monod analyse les sentiments générés par l’arrivée dans un EMS.

Selon votre expérience, comment les personnes âgées vivent-elles leur?entrée en institution?

Cela dépend des parcours de vie et des ressources de chacun. Mais quitter son chez-soi pour une vie en communauté reste un événement très difficile. C’est une forme d’arrachement. D’autant que la génération qui est aujourd’hui en EMS ne s’est jamais préparée à aller dans ce type d’établissement. Il y a quelque chose d’extrêmement violent et douloureux. Pour autant, les personnes âgées font preuve d’une résilience et d’une capacité d’adaptation impressionnantes. Une force de vie incroyable se révèle alors même que certains pensaient qu’ils ne supporteraient pas la situation.

On entend parfois que l’arrivée en EMS provoque une dégradation physique…

Je ne pense pas. Lorsque cela arrive, c’est une évolution de la pathologie de base qui était déjà très avancée. L’état de la plupart des résidents s’améliore dans une première phase, puis se dégrade progressivement avec l’évolution de la maladie. Il faut dire qu’ils bénéficient souvent d’un meilleur confort qu’à leur domicile. Je pense aux gens qui vivaient seuls, se nourrissaient mal, peinaient à gérer la médication…

Et pour les proches?

Paradoxalement, c’est parfois plus difficile pour eux que pour le résident. Le sentiment de culpabilité reste très fort. C’est lourd émotionnellement et difficile à gérer. On devrait probablement améliorer le soutien aux proches dans ces moments.

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