L’État veut reprendre la main face aux géants du Net

DonnéesLes cantons romands entendent rendre aux pouvoirs publics une place de choix dans les défis que pose le numérique.

Image: Keystone

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La révolution numérique en cours et les bouleversements qu’elle impose n’épargnent aucun secteur de la société et de l’économie. Et les pouvoirs publics n’échappent pas à la règle. Ils sont même particulièrement affectés par cette révolution.

Car dans ce contexte «disruptif», pour reprendre le terme du moment cher au monde de la tech, l’État a en effet perdu le monopole historique de production et de mise à disposition des données du territoire (cartographie, routes, cadastres…), au profit des géants du Net, en particulier américains. Mais les pouvoirs publics, bien conscients des enjeux éminemment stratégiques de la question, n’entendent pas se laisser damer le pion. Quelques heures après la fin du Forum sur la gouvernance mondiale de l’internet de Paris, la Suisse romande veut elle aussi tenter de reprendre – un peu – la main dans la vaste problématique du digital.

Rapports de force

La preuve jeudi, au SwissTech Center de l’EPFL, où s’est tenue la première journée romande de la géoinformation. Coorganisé par l’Association pour le système d’information du territoire vaudois (ASIT VD) et son pendant genevois (SITG), en partenariat avec les cantons romands et la Confédération, l’événement a mêlé conférences, stands de démonstrations et discussions autour de problématiques liées à l’aménagement du territoire. But affiché: s’engager pour une collaboration accrue entre acteurs publics, professionnels et académiques.

Mais, que ce soit dans les allées du centre ou lors des séances plénières, le spectre des géants de la Silicon Valley et le rapport de force qu’ils imposent aux pouvoirs publics ont plané sur toute la journée. «Google en sait plus sur l’état du trafic routier romand que la Confédération, les Cantons et les Communes réunis», a lancé Xavier Mérour, de l’ASIT VD, en référence à l’application GPS Waze. Propriété de Google, le logiciel propose des itinéraires qui s’appuient sur les données du trafic transmises en temps réel par les utilisateurs eux-mêmes. «Mais Waze, qui propose des chemins qui passent par des zones villas ou limitées à 30 km/h, se moque bien des décisions du peuple qui s’est prononcé pour la protection de certaines zones», s’étrangle la présidente du Conseil d’État, Nuria Gorrite, qui prône une solution de «gestion coordonnée du trafic», qui serait en mains publiques. «L’État doit rester un repère et maintenir sa souveraineté.

Pour y arriver, il faut s’en donner les moyens. Il s’agit avant tout de savoir à qui on veut donner les clés de la maison», poursuit la cheffe du Département des infrastructures et des ressources humaines, qui confie encore que le Canton est sur le point de dévoiler sa «politique de la donnée».

En d’autres termes, le Conseil d’État entend se doter d’une stratégie numérique, qui préciserait le rôle de l’État dans la transition numérique. «Face au développement technologique, l’État doit garantir un service à la population. Les données récoltées sont précieuses, mais elles doivent surtout servir nos territoires et nos habitants. Le recours aux solutions dématérialisées est inéluctable mais il ne doit pas creuser d’inégalités. Le numérique doit rester facultatif. Les non-connectés doivent pouvoir avoir une alternative.»

À l’échelle nationale, le Conseil fédéral a présenté sa stratégie «Suisse numérique» en septembre dernier. Chef de l’Office fédéral de la communication (OFCOM), Philipp Metzger a rappelé les grandes lignes du projet qui vise à appréhender «un écosystème socio-économique de plus en plus complexe». Mais lui aussi, bien vite, en est venu à évoquer les fameux géants du Net. «Les entreprises qui fixent les standards du numérique ne sont pas en Suisse. L’État peut accompagner le processus de numérisation pour le citoyen, qui doit rester au centre, mais il est vrai que le rapport de force qu’imposent les GAFA ( ndlr: Google, Apple, Facebook et Amazon ) est au cœur du débat. Seuls, nous ne pourrons pas relever ce défi, il faut une réponse internationale.» (24 heures)

Créé: 16.11.2018, 07h39

«On ne s’interroge pas sur les risques»

Experte internationale en cybersécurité, la professeur de HEC a un avis mitigé sur l’événement qui s’est tenu jeudi.

Solange Ghernaouti,experte en cybersécurité



Que vous inspire cette journée dédiée à la géoinformation?

Faire des actions de sensibilisation sur ce qui est en train de se faire dans ce domaine est une bonne chose. Mais ces opérations visent surtout à faire accepter un projet à la population. Le but est de convaincre, en insistant sur le fait qu’il n’y a pas d’autre solution.

De quel «projet» parlez-vous?

Il y a toujours plus d’informatisation, d’automatisation des processus, de surveillance et de contrôle informatisés. La transition numérique s’accélère dans tous les domaines: il n’y a plus un seul espace qui ne soit pas concerné par les systèmes d’information.

En quoi ce «tout numérique» est-il un problème?

Le problème, et c’est à ce titre que je dis qu’il s’agit de convaincre et de mobiliser la population, est que l’on a affaire à un développement économique très particulier et pour lequel il n’y aurait pas de voie alternative. Il semble que dans cette journée, la dimension critique et celle liée aux risques et à la sécurité ne sont pas présentes. Quid des vulnérabilités, des dysfonctionnements et des usages abusifs, détournés ou criminels?

Concrètement, quel argument pourrait-on opposer à cette déferlante de la numérisation?

Analyser la situation ens’interrogeant sur les opportunités pour la société est positif. Mais l’analyse des risques sur le plus long terme ainsi qu’une approche prospective ne sont pratiquement jamais réalisées. Il y a bien entendu des avantages en termes de rationalisation et de performance économiques et aussi de nouveaux services à la population. Mais les risques pour la société, la Ville ou l’État à long terme ne sont pas appréhendés. Certains franchissent la prochaine marche d’informatisation en se réjouissant du bénéfice économique à court terme, sans jamais regarder où mène l’escalier. Ainsi par exemple, une des conséquences d’une ville dite intelligente, est généralement que toutes les données dont a besoin l’autorité publique sont dans les mains du secteur privé. On est en train de privatiser ce qui était culturellement et historiquement public.

Vouloir tout numériser ne revient-il pas à augmenter notre vulnérabilité?

Les menaces sont effectivement de plus en plus importantes. Lorsque tout est interconnecté, il y a des risques en cascade à effet domino. La dépendance informatique est en réalité une double dépendance: celle aux infrastructures informatiques qui, à leur tour, ont besoin d’infrastructures énergétiques qui ont besoin d’informatique pour fonctionner. On complexifie le problème alors que cette complexité n’est pas maîtrisée.
La problématique de la géoinformation est indissociable des infrastructures critiques dont toutes nos activités dépendent: à qui appartiennent les données, qui gère, qui sécurise, qui paie?

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