L’étau se resserre autourde l’inquiétant glyphosate

EnvironnementLe Parlement européen veut limiter l’utilisation de l’herbicide le plus répandu au monde. La Suisse, à son habitude, temporise

A l’embouchure du Boiron de Morges, les concentrations de glyphosate peuvent être 60 fois supérieures à la norme tolérée pour l’eau potable.

A l’embouchure du Boiron de Morges, les concentrations de glyphosate peuvent être 60 fois supérieures à la norme tolérée pour l’eau potable.

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Au milieu des vignes, sur les hauteurs de Cully, l’emplacement des deux ruches, à première vue, était idéal. Puis Philippe Barraud, qui les avait installées en 2015, a eu des doutes. Sachant que désherbants et fongicides sont largement utilisés dans le vignoble qui entoure sa propriété, et que le glyphosate en fait partie, il a demandé à un laboratoire allemand, «Quality Services International GmbH» à Brême, d’analyser son miel. Le résultat a été sans appel: la charge de glyphosate qu’il contenait dépassait de trois fois la norme européenne. L’apiculteur amateur, dont les deux colonies sont mortes - le glyphosate faisant perdre le sens de l’orientation aux abeilles -, a donc fait part de sa vive inquiétude au chimiste cantonal et à la conseillère d’Etat en charge de l’environnement, Jacqueline de Quattro, en leur demandant d’interdire le désherbant sur le territoire vaudois. Deux mois plus tard, il attend toujours une réponse à son courrier.

Produit dès 1974 par la multinationale Monsanto sous la marque Roundup, le glyphosate, dont le brevet est tombé dans le domaine public en 2000, est l’herbicide le plus répandu mais aussi le plus contesté au monde, notamment depuis que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a fait de lui, en mars 2015, un «cancérogène probable».

Un perturbateur endocrinien
Depuis cette date, le débat sur l’opportunité de son interdiction fait rage au niveau national et international, avec d’autant plus d’intensité que l’autorisation de l’utiliser expire à fin juin prochain dans l’Union européenne. Dans cette perspective, le Parlement européen, réuni le 13 avril dernier, a voté une résolution destinée à peser sur la décision finale de la Commission européenne, qui doit intervenir à mi-mai. Au lieu de demander une non-prolongation pure et simple du glyphosate, comme le souhaitait la Commission de l’environnement, les eurodéputés ont préconisé une prolongation limitée à sept ans mais assortie, en revanche, de l’interdiction de l’usage du glyphosate par les privés, à proximité des parcs, des jardins et des places de jeux ainsi que dans l’agriculture lorsque d’autres solutions pour la gestion des mauvaises herbes sont possibles.

Les eurodéputés ont également réclamé une transparence complète sur la classification du glyphosate, qui va de la publication des rapports confidentiels à une évaluation indépendante de son potentiel cancérogène et de perturbateur endocrinien, en passant par l’analyse des résidus présents dans les denrées alimentaires. Les réactions ne se sont pas fait attendre: deux jours plus tard, par exemple, le gouvernement bruxellois a décidé d’interdire totalement l’utilisation des pesticides contenant du glyphosate.

Pétition signées par plus de 25'000 personnes
Pendant ce temps, en Suisse, on temporise, sans doute dans l’attente de la décision de la Commission européenne. Alors que la Fédération romande des consommateurs (FRC), Greenpeace et les Médecins en faveur de l’environnement ont déposé à Berne, début février, une pétition signée par plus de 25'000 personnes qui demande aux autorités fédérales d’interdire les herbicides à base de glyphosate, l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) campe fermement sur ses positions. «Sur la base des données aujourd’hui disponibles et des nombreuses évaluations effectuées par des organes scientifiques pertinents», l’OFAG affirme que «les résidus de glyphosate provenant de l’utilisation de ce produit comme produit phytosanitaire sont inoffensifs pour la population», une position que l’Union suisse des paysans (USP) partage d’ailleurs largement. Quant au Conseil fédéral, il persiste à estimer qu’une interdiction du glyphosate n’est pas nécessaire.

Il n’en demeure pas moins qu’à la suite du verdict du CIRC, Migros et Coop ont retiré les herbicides à base de glyphosate de leur assortiment par mesure de précaution et que le débat s’est invité au menu du Grand Conseil vaudois: l’étau semble ainsi se resserrer autour d’un herbicide dont environ 300 tonnes sont écoulées en Suisse chaque année. Dans une motion déposée en mai 2015, le Vert Yves Ferrari a en effet demandé au Conseil d’Etat de prendre au plus vite toutes les mesures nécessaires pour interdire la vente et la dissémination du glyphosate. En décembre dernier, le Grand Conseil, contre toute attente, l’a partiellement suivi, en préconisant que le gouvernement vaudois «trouve les moyens de convaincre la Confédération d’en limiter l’usage en Suisse». Le Conseil d’Etat dispose d’une année pour répondre, raison pour laquelle Jacqueline de Quattro n’a pas souhaité s’exprimer, ni sur la proposition du Parlement ni sur le courrier de Philippe Barraud.

«Même si j’ai pris soin, dans ma motion, de ne pas évoquer l’agriculture, j’ai bien peur que la réponse manquera de courage»

Yves Ferrari ne se berce pas d’illusions: «Même si j’ai pris soin, dans ma motion, de ne pas évoquer l’agriculture, j’ai bien peur que la réponse manque de courage. Dans cette affaire, Berne attend que l’Union européenne prenne une décision et le canton de Vaud attend celle de Berne, dit-il. Cela n’incite pas à l’optimisme.»

C’est dire toute l’importance de la position que la Commission européenne choisira d’adopter dans un mois.

Créé: 20.04.2016, 18h17

Le Boiron en eau trouble

Le Boiron de Morges, qui naît au pied du Jura pour se jeter dans le lac Léman entre Morges et Saint-Prex, est sans doute la rivière la plus observée de Suisse. Sur 14 km, elle traverse une zone agricole comprenant de grandes cultures, des vignes, des vergers et des cultures maraîchères, et les concentrations en produits phytosanitaires – des herbicides pour l’essentiel – augmentent régulièrement de la source au lac, provoquant une dégradation de la qualité biologique du cours d’eau. Avec l’appui de la Confédération et des communes, le Canton y a donc mis sur pied un programme de réduction de ces concentrations, par le biais de contrats passés avec les agriculteurs qui acceptent, moyennant une indemnité, de prendre des mesures volontaires permettant de réduire les pertes. Selon nos informations, toutefois, la concentration de glyphosate dans le Boiron, qui varie en fonction de la saison et augmente d’amont en aval, peut atteindre des pics pour le moins spectaculaires. Ainsi que l’atteste un document interne au Canton, les eaux du Boiron vont jusqu’à charrier, au mois d’août, plus de 6 microgrammes de glyphosate par litre, le seuil toléré dans l’eau potable étant de 0,1 microgramme. En juin, elles atteignent déjà 4 microgrammes. Nul doute que ces chiffres seront de nature à peser sur la réponse que le Conseil d’Etat donnera au Grand Conseil, qui lui a demandé d’user de son influence pour convaincre Berne de limiter l’usage de ce désherbant.

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