«Je suis étranglé par ma prime maladie!»

TémoignagesDes assurés toujours plus nombreux peinent à payer leurs primes. Certains n’y arrivent plus et s’endettent. Témoignages la veille d’un nouveau choc.

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«Nous sommes deux adultes et un enfant. Notre ménage paie déjà plus de 1000 francs par mois en primes d’assurance-maladie. Nous avons testé les franchises élevées, mais avec l’âge c’est prendre de gros risques!» Bernard, 63 ans, au bénéfice d’une retraite anticipée, redoute l’annonce des primes 2018 qui sera faite ce jeudi à Berne. Son couple vit avec un revenu net de 54'000 francs; juste trop élevé pour avoir droit aux subsides, croit-il savoir. «Nous rognons sur nos dépenses, achetons tout en action, jamais de produits de marque. Nous avons diminué nos dépenses de loisirs. Mais demain, nous n’y arriverons plus.»

Selon un sondage Comparis, 28% des assurés interrogés déclarent avoir atteint la limite de leurs possibilités financières pour payer leurs primes. Nous sommes allés à la rencontre d’assurés dans cette situation précaire. Leurs témoignages relativisent l’idée d’une Suisse riche qui peut sans peine se payer une santé chère. Certaines personnes ont carrément renoncé à payer leurs primes, s’aventurant sur la voie dangereuse de l’endettement.

La loi oblige les cantons à couvrir 85% des factures en souffrance, de sorte que l’accès aux soins reste garanti pour tous. Les assureurs sont responsables d’engager les poursuites contre les mauvais payeurs. Ils restituent plus tard aux cantons 50% des montants qu’ils ont réussi à récupérer.

Les contentieux augmentent faiblement, apprend-on des assureurs. Le Groupe Mutuel évoque une situation «à peu près stable». La CSS, plus grand assureur du pays pour la prime de base avec 1,33 million d’assurés, annonce une augmentation de 2000 poursuites sur le plan national en 2017 par rapport à 2016. Ce grand assureur enregistre cette année 22'895 contentieux dans les six cantons romands, contre 34'572 dans les cantons alémaniques.

Parmi les assurés de la CSS, les mauvais payeurs sont, proportionnellement, plus élevés en Suisse romande qu’en Suisse alémanique. En revanche, la hausse des cas concerne surtout la Suisse alémanique, où l’on a assisté ces trois dernières années à une correction vers le haut des niveaux moyens de prime par assuré. Pour la CSS, Genève, avec 7511 contentieux, et Vaud, avec 5154 cas, arrivent en tête des cantons les plus touchés. Zurich rivalise avec 7554 cas mais une population de référence bien supérieure.

L’Etat de Vaud a recouvert des dettes d’assurance-maladie pour environ 42 millions de francs, selon le chef du Service des assurances sociales, Fabrice Ghelfi. Par ailleurs, le Canton renforce d’année en année son dispositif d’aide. En 2017, il soutient 208'000 assurés, qui touchent un subside couvrant toute leur prime LAMal ou une partie. Soit un effort de solidarité de 616 millions de francs (+35% en cinq ans). Sous l’impulsion du conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard, Vaud a décidé de fixer à 10% du revenu net imposable le maximum qu’un ménage doit consacrer aux primes d’assurance-maladie. Ce principe, qui sera mis en œuvre en 2019, élargira une nouvelle fois le cercle des personnes aidées. Selon des calculs encore évolutifs, de 30'000 à 35'000 ménages supplémentaires toucheront un subside.


Isabelle, 22 ans

Jeune maman, est au chômage depuis la fin de son apprentissage de gestionnaire de commerce de détail. Sa fille a 3 ans. Son compagnon, qui n’est pas le père, est lui-même en formation. Le couple galère avec 2000 francs de revenu mensuel.

«Pour ma prime et celle de ma fille, je devrais sortir 420 francs par mois. J’ai finalement réussi à recevoir un subside et le solde à ma charge est de 150 francs par mois. Quand j’ai payé le loyer, l’électricité, l’Internet et le portable, qui sont obligatoires pour chercher du travail, il ne me reste presque plus rien. Les parents de mon copain paient sa prime. Les miens, ils peinent à payer leurs propres primes et celles de mes trois frères et sœurs plus jeunes que moi. Leur situation est encore plus précaire que la mienne.

Je veux à tout prix ne pas suspendre le paiement de nos primes, car l’engrenage de l’endettement me fait peur. Je crains les conséquences. Des médecins refuseraient peut-être de nous soigner.

Je n’ai pas de colère contre le système. Je ne me prends pas la tête. Je vis au jour le jour. Mais si les primes 2018 augmentent beaucoup, et que je ne suis pas davantage subsidiée, je ne sais pas comment je ferai. Cette année, j’ai été opérée d’un genou et j’ai dû payer la quote-part de 700 francs pour l’hospitalisation. J’ai pu trouver un arrangement avec la caisse pour payer par tranches. Sinon, je n’y arrivais pas.

J’ai droit au chômage jusqu’en mars 2018. Si à ce moment-là je n’ai pas un revenu fixe, je ne sais pas comment je paierai les primes pour ma fille et moi. J’ai toujours rechigné à aller à l’aide sociale et je suis supermotivée à bosser. Mais quand les portes restent fermées…

Le système de santé est bon mais trop cher. Et il n’est pas solidaire. C’est choquant qu’un cadre gagnant bien sa vie et sans charge de famille paie la même prime adulte qu’une jeune maman sans emploi. La Suisse est riche mais, collectivement, on fait les sourds et les aveugles: on peine à reconnaître que des gens honnêtes se débattent dans des difficultés immenses pour s’en sortir au quotidien.»


Joëlle, 36 ans

Mère de deux enfants de 15 et 4 ans, cumule trois petits jobs. Avec son compagnon, 35 ans, mécanicien indépendant, ils disposent de 4500 francs brut par mois, y compris les prestations complémentaires pour familles modestes (PC Familles). En 2017, ils ont décidé de suspendre le paiement des 350 francs mensuels de primes encore à leur charge sur un total de 800 francs.

«C’était arrêter de payer pour nos primes ou ne plus manger. Le choix n’a pas été si difficile à faire. Si vous ne payez pas le loyer, vous êtes expulsé. Si vous ne payez pas l’électricité ou l’eau chaude, ça devient très inconfortable. Impossible de renoncer aux dépenses de téléphone ou d’Internet, ce serait se couper des possibilités de ramener du revenu. J’aide mon compagnon au garage. J’écris quelques articles comme pigiste dans le journal de ma région. Je suis proche aidante pour ma mère, qui est aux soins palliatifs. Je dois communiquer avec beaucoup de gens pour ces trois activités. C’est donc vital de communiquer.

Je n’ai pas eu peur qu’on perde l’accès aux soins. Je me suis renseignée. L’assureur, il a compris qu’on n’était plus solvable; j’ai senti que ça lui était égal. Il transmet les factures impayées au Canton, qui en règle 85%. C’est la loi! Un jour, c’est sûr, je devrai rembourser les primes non payées. Ce n’est pas bien d’accumuler ces dettes. Mais j’ai un espoir que notre situation s’améliore. Le chiffre d’affaires du garage augmente, mon compagnon commence à sortir un petit salaire.

On n’est pas des glandeurs, on n’a pas la mentalité d’assistés. On se débat pour faire face et on veut s’en sortir. On est flexible. Par exemple, comme sans revenu fixe garanti on ne trouve pas une place en garderie, la petite nous accompagne partout où on travaille. On a bien conscience qu’on est dans le dur. C’est galère, mais on garde la tête haute. On est reconnaissant qu’il existe un système de recouvrement des factures de primes par le Canton. Cette sécurité, cette garantie d’accéder aux soins parce que la prime est payée, c’est précieux. C’est le pendant d’un système cher et dur pour ceux qui vivotent.»


Rahime, 50 ans

Est à l’assurance perte de gain suite à une maladie. Son mari, souffrant d’un cancer, reçoit une rente AI depuis 2007 après avoir travaillé vingt-trois ans dans la peinture industrielle. Elle vient du Monténégro, il est Bosniaque. Ils ont deux enfants adultes: le fils, à l’armée, vient de finir sa formation et cherche du travail; la fille est au gymnase. L’insécurité est totale à la veille de l’annonce des primes 2018.

«Comme mon mari et moi sommes malades, nous avons choisi en 2017 la franchise minimale. Et notre prime a bondi. Pour les quatre adultes, on doit payer 1400 francs par mois. Pour le moment sans subsides. On est juste au-dessus des plafonds. On vit avec 6000 francs par mois, mais plus pour longtemps. Quand les prestations de mon assurance perte de gain cesseront, je n’aurai plus de travail. Et c’est maintenant que les deux enfants nous coûtent le plus cher.

Depuis notre arrivée en Suisse, on se serre dans un appartement de deux pièces et demie. Mon mari dort au salon, les deux enfants dans la même chambre et moi sur un matelas à la cuisine. On a cherché un plus grand logement, subventionné, mais on n’a jamais eu la chance. Alors qu’on connaît un couple qui vient de divorcer et la femme conserve leur cinq-pièces subventionné pour y vivre avec ses deux enfants. C’est injuste pour nous.

Je suis en colère contre ces primes d’assurance-maladie qui augmentent. Je ne sais pas comment je ferai en 2018 si c’est vrai que la hausse est encore forte. On économise déjà tout ce qu’on peut. On achète souvent des biens en seconde main. On ne se rend plus qu’une fois par an au lieu de deux au pays. Et sans doute que l’an prochain on renoncera. Car le billet de bus devient trop cher pour toute la famille. On a aimé la Suisse où on est arrivé avant la guerre des Balkans. On nous a donné une chance, on a fait de gros efforts pour nous intégrer et on y est parvenu. Mais là on est pénalisé par la maladie. Or la maladie, on ne la choisit pas. On va toucher le fond, c’est révoltant.»


Nancy, 33 ans

Célibataire, munie d’un diplôme d’employée de commerce, est secrétaire de direction. Plombée par des dettes à la suite d’une histoire privée qui a mal tourné, elle a décidé de suspendre le paiement de sa prime. Pour ne pas mettre sa santé en danger.

«J’ai repris des études sur le tard, à 27 ans, et j’ai organisé une collocation. J’ai été naïve. Je me suis retrouvée avec des personnes qui n’ont pas tenu leurs engagements. J’ai dû tout payer et j’ai contracté une dette importante que je rembourse maintenant avec un important prélèvement à la source sur mon salaire. Il me reste 2800 francs net pour faire face à toutes mes charges. J’ai décidé cette année de suspendre le paiement de ma prime, soit 370 francs par mois, car sinon j’allais tout simplement devenir dingue. Pour y arriver, je devrais ne plus sortir, ne plus me déplacer, ne plus voir d’amis, ne plus avoir de loisirs. Or, garder une activité sociale, c’est décisif pour ne pas plonger dans la dépression, qui ensuite coûterait plus cher à la société.

Je vis sans excès, je rembourse ma dette tout en en contractant une nouvelle que je rembourserai plus tard. Il faut me laisser un peu de temps. Je n’ai pas demandé de subsides car il faut dévoiler beaucoup d’informations personnelles devant l’administration et ça me gêne beaucoup.

Je ne culpabilise pas, car je trouve que le système de santé marche sur la tête. Il y a trop de médecins spécialistes dont les revenus sont exagérés. Comme je travaille dans une fiduciaire, je vois passer plein de dossiers, franchement c’est affolant. A l’inverse, les généralistes sont débordés et mal rémunérés alors qu’il faudrait compter sur eux pour prévenir la hausse des coûts de la santé. On a un système de santé de riches, qui coûte trop cher, qui n’est pas si efficient que ça, et qui n’est pas solidaire dans son financement. Il y a une sorte de fuite en avant qui m’inquiète pour l’avenir. Je crains que des gens dans la difficulté, même provisoire, n’aient un jour accès qu’à des soins de seconde zone. Il faudrait l’éviter mais je suis pessimiste sur la capacité de nos décideurs et de notre société plutôt égoïste d’y parvenir.»


Esther, 47 ans

Employée dans une fiduciaire, et son mari, 49 ans, transitaire, ont trois enfants, dont deux ados. Etablis dans la campagne vaudoise, ils vivent avec un salaire net cumulé de 9000 francs. Avec toutes les charges du ménage, les fins de mois sont déjà difficiles. Le couple échappe aux aides et Esther redoute le jour proche où il faudra payer des primes adultes pour ses deux aînés.

«Avec des franchises maximales pour mon mari et moi, le modèle priorité au médecin de famille pour nous cinq, on paie 755 francs par mois. Je ne sais pas où on va gicler en 2018. On repousse au maximum les visites chez le médecin. On puise déjà dans nos économies pour faire face à certaines factures de santé. Cette année, un enfant a eu un pépin avec une dent et le devis était de 2500 francs; c’était trop pour nous, alors on est allé chez un dentiste en France qui a travaillé moins cher. On sait que notre système de soins est bon, on en profite, mais n’est-il pas trop luxueux? La société doit dire s’il n’y a pas des prestations auxquelles il faut renoncer collectivement.

Si c’est le coup d’assommoir pour les primes 2018, on devra être inventif pour trouver des solutions. Déjà aujourd’hui on se prive beaucoup. On vit simplement, sans excès, mais on tire la langue. L’été, si on part en vacances à l’étranger, c’est dix jours en France au camping. Jamais à l’hôtel, presque jamais au restaurant.

Dans une année, quand mon aîné paiera une prime adulte, ça sera très dur. Il ira sans doute en formation dans une école professionnelle à Sainte-Croix et une chambre sur place coûtera 450 francs par mois. On fera tout pour faire face à nos obligations d’entretien pour nos enfants jusqu’à leur 25e année, mais certains jours on se dit qu’on est mal barré. On est dans la catégorie des ménages qui paient toujours plein pot, toujours davantage. On n’a pas la chance de recevoir un subside LAMal, l’accès à une bourse pour nos enfants est barré. En même temps, on est loin d’avoir une vie aisée et notre pouvoir d’achat diminue chaque année depuis dix ans. Il faut gratter pour tout! Je me fais beaucoup de soucis pour l’avenir.»

Prénoms d’emprunt. Tous les témoins sont des personnes connues de la rédaction.

(24 heures)

Créé: 27.09.2017, 18h29

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