Les évangéliques bousculent l’Eglise

ProtestantsLa mouvance progresse chez les réformés vaudois. Leurs cultes colorés détonnent et leurs opinions conservatrices dérangent. Visite à Corsier-sur-Vevey.

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La célébration du dimanche matin à l’église de Corsier-sur-Vevey se veut dynamique et place les enfants et les jeunes au premier plan.

Animation La célébration du dimanche matin à l’église de Corsier-sur-Vevey se veut dynamique et place les enfants et les jeunes au premier plan. Image: FLORIAN CELLA

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Dimanche matin. «Bénis Dieu, ô mon âme!» Plus de 200 personnes enchaînent à tue-tête des chants de louange dans l’église de Corsier. Certains esquissent des mouvements avec les pieds, d’autres ont les mains levées. Les paroles s’affichent sur un écran géant et un orchestre donne le ton de la mélodie. Le pasteur Pierre Bader, en civil, sans la robe traditionnelle des ministres vaudois, s’adresse à l’assemblée. Il ferme les yeux, ses mots semblent inspirés et spontanés. Il évoque la nécessité d’avoir un «cœur joyeux» et s’amuse de ces cultes passifs où les gens qui bougent leur corps sont considérés comme «hautement suspects». Ici à Corsier, c’est le contraire: l’assemblée est invitée à ne pas rester assise et passive, les enfants sont au centre et on peut même interpeller le pasteur.

Corsier-sur-Vevey est une paroisse de la mouvance dite «évangélique» au sein de l’Eglise officielle vaudoise (EERV). Elle s’inspire des pratiques des églises libres, tout en restant dans le giron de l’Eglise vaudoise. «L’idée n’est pas de créer un nouveau groupement mais de faire quelque chose de culturellement différent», explique Pierre Bader, désireux de dépoussiérer les habitudes. Et ça marche: chaque vendredi, le groupe de jeunes accueille des dizaines de participants. L’église fait presque toujours le plein dimanche matin à 10 h, sans compter un culte matinal plus classique et un culte du soir nettement plus charismatique. Les gens viennent de loin, telle Paola Perret, de Pringy (FR): «J’aime sentir le dynamisme, la foi, la présence de Dieu. D’autres paroisses devraient s’en inspirer», dit-elle, à la sortie du culte. Walter et Ruth Binoth, un couple de retraités de Jongny, viennent tous les dimanches retrouver «cette chaleur et cet esprit de partage». Pour Ruth, le style évangélique est bel et bien «l’avenir des paroisses vaudoises».


A lire: Les évangéliques inaugurent leur Haute Ecole de théologie


Dans le canton, les paroisses d’Yverdon-les-Bains, du Mont-sur-Lausanne ou de la vallée de Joux se réclament également de cette tendance. Combien y a-t-il d’évangéliques au sein de l’Eglise réformée vaudoise? «On dispose de peu de données, avoue Jörg Stolz, sociologue des religions. Lors d’une enquête en 2008, nous avions demandé des estimations à des pasteurs: cela tournait entre 8% et 15% des pratiquants réformés.»

ADN conservateur

Dynamique, bienvenue pour certains, cette mouvance dérange pourtant dans l’Eglise réformée. Et pour des raisons qui ont peu à voir avec le style des célébrations. Le Rassemblement pour un renouveau réformé (R3), créé en 2016 par des pasteurs évangéliques de l’EERV, appelle les chrétiens à être plus prosélytes, plus affirmatifs dans leur foi face à une société «néo-païenne». Leur document de référence, appelé le Manifeste bleu, s’oppose au rite de bénédiction des couples homosexuels, décidé par le Synode de l’EERV en 2012. «La réaction conservatrice au changement social et théologique est l’ADN du mouvement», fait remarquer Jörg Stolz. La création de ce rite a créé de forts remous au sein de l’EERV. Certains, comme Pierre Bader lui-même, parlaient de «scandale».

Scission à Yverdon

A Yverdon-les-Bains, une centaine de paroissiens a même décidé de quitter le giron de l’EERV en 2014. «Il y avait un noyau de paroissiens de sensibilité évangélique constitué de beaucoup de jeunes familles. Ils n’ont pas accepté cette décision (ndlr: celle du rite pour les couples homosexuels), avec laquelle je suis d’ailleurs aussi en porte-à-faux, explique le pasteur Olivier Bader (cousin de Pierre Bader). Ils ont décidé de faire leur culte de façon indépendante et louent désormais la salle de paroisse.» Les responsables de ce groupe n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Du jour au lendemain, la paroisse a perdu «de nombreuses forces vives», regrette le pasteur, quelque 15 000 francs de rentrée par an – les fidèles de sensibilité évangélique contribuant «généreusement à la vie de la paroisse». A Corsier, il n’y aura pas non plus de rite pour les couples pacsés, le conseil de paroisse et les ministres refusant une telle célébration. Les pasteurs se défendent de discriminer les homosexuels, mais une telle bénédiction n’est pas compatible avec la Bible dont ils se réclament.

Dans ce contexte, la récente ouverture de la Haute Ecole de théologie professante (HET-Pro) à Saint-Légier jette de l’huile sur le feu: cette filière ambitionne de former des pasteurs qui ne passeront plus par l’Université. «Les évangéliques refusent de lire la Bible de façon trop critique et de tout mettre dans son contexte historique: ils estiment qu’on y perd la réalité de la foi», rappelle Jörg Stolz.

«Des moments difficiles»

La vision conservatrice des évangéliques et leurs ambitions affichées provoquent des tensions dans l’institution, mais ces dernières s’expriment très rarement en public. «Il y a eu des moments difficiles, confie Pierre Bader, à Corsier. J’ai été très critiqué par des collègues. Aujourd’hui j’ai de bonnes relations avec les autorités cantonales (ndlr: celles de l’Eglise vaudoise), mais en aparté certains disent que les évangéliques dans l’EERV sont «un cauchemar». Il y a une ambivalence.»

«On explore de nouvelles voies, c’est normal qu’on génère de l’inquiétude. Cela passe parfois par une certaine désobéissance, mais en toute loyauté»

Des tensions, où ça des tensions? A entendre le Conseil synodal (l’autorité exécutive de l’Eglise vaudoise), tout va bien. Son président, Xavier Paillard, estime que «la situation actuelle est plutôt apaisée. Les paroisses de tendance évangélique sont bien intégrées. Notre programme de législature va d’ailleurs dans leur sens: il insiste sur le témoignage et la prise en charge de la dimension émotionnelle dans les cultes. Nous faisons preuve d’ouverture.» Indice de crispation tout de même: les évangéliques affirment représenter un tiers des protestants vaudois, alors que le Conseil synodal parle d’une «petite» minorité. «Nous sommes intervenus une fois l’année passée sur demande de parents, concède Xavier Paillard, car il y avait des appels trop marqués à la conversion dans un camp de jeunes.»

Les évangéliques de l’EERV se sentent sous surveillance: «On produit de la nouveauté, on explore de nouvelles voies, c’est normal qu’on génère de l’inquiétude, lance Pierre Bader. Cela passe parfois par une certaine désobéissance, mais en toute loyauté.» (24 heures)

Créé: 21.10.2017, 08h58

En chiffres

619

C’est, en millions de personnes, la force estimée du mouvement évangélique dans le monde. Chiffre en progression constante.

2%

La part de chrétiens de sensibilité évangélique dans la population suisse. Certaines estimations pointent plutôt 3%. Le nombre serait stable face aux réformés traditionnels, en recul.

52

Le nombre de communautés locales réunies au sein de la Fédération évangélique vaudoise. Cela représenterait 40% des chrétiens évangéliques du canton.

8%

à 15% des membres de l’Eglise protestante vaudoise (EERV) seraient de sensibilité évangélique, selon des estimations de pasteurs en 2008. Les intéressés estiment être davantage.

Plaidoyer pour une Eglise plus conservatrice

La tendance évangélique dans l’Eglise vaudoise serait «très diverse», à entendre le pasteur Shafique Keshavjee, l’un des chefs de file du mouvement évangélique au sein de l’Eglise vaudoise, initiateur du Rassemblement pour un renouveau réformé (R3): «Tout le monde se retrouve sur l’importance de la prière, du renouveau de la vie communautaire et culturelle, et une autre manière de prendre des décisions, par consensus. Mais pas nécessairement sur toutes les questions éthiques et ecclésiales.»

Selon lui, «une cinquantaine de pasteurs réformés et une centaine de laïcs sont actuellement membres du R3, en majorité dans le canton de Vaud. Bien d’autres, sans en être membres, se reconnaissent dans cette couleur, pleinement ou en partie.» Le R3 se voit-il comme l’avenir de l’Eglise? Pour Shafique Keshavjee, il va plutôt «participer au renouveau de l’Eglise. Les autorités réformées sont toutes conscientes d’un rayonnement nécessaire du témoignage chrétien.»

Ce qui différencie ce mouvement des Eglises libres, «c’est que nous aimons l’Eglise réformée, qui est depuis des siècles en relation avec les autorités politiques, les sociétés locales, la culture. C’est une richesse, un héritage que nous voulons garder.» L’Eglise réformée «a trop bien réussi d’une certaine manière, ajoute-t-il. Une bonne partie de la modernité a été créée par l’Eglise et l’Etat ensemble: l’égalité, la démocratie, le pluralisme. Si l’Eglise réformée continue à ne dire que les valeurs de la modernité, elle va se marginaliser de plus en plus.»

Pas question, en revanche, d’enseigner le créationnisme en six jours ou «l’Evangile de la prospérité» à la Haute Ecole de théologie de Saint-Légier (HET-Pro): «On n’y tiendra pas de discours simplistes. Il y aura des corrections mutuelles, par exemple quand les évangéliques pourraient être tentés de se couper du monde et de la science et entrer dans une vision sectaire. Mais les évangéliques peuvent avoir une influence sur le discours et une pratique traditionnelle de l’Eglise qui n’attirent plus les jeunes et ne remplissent plus les temples.» Pour Shafique Keshavjee, «le pari est de valoriser le meilleur des deux côtés».

Ils progressent sur le plan mondial

Définition Le mouvement évangélique se veut très fidèle au contenu de la Bible. Il se distingue des autres réformés par le prosélytisme. Ses cultes sont plus démonstratifs et font appel à l’émotion. Sur les sujets sociaux, ils s’opposent à la bénédiction des couples de même sexe, certains à l’avortement, à la reconnaissance de l’islam, parfois aux cours d’éducation sexuelle ou à l’enseignement de la théorie de l’évolution. Il existe une multitude d’Eglises évangéliques très diverses.

Nombre Le mouvement progresse à l’échelon mondial. Selon des estimations récentes, il compte 619 millions de fidèles et constituerait les deux tiers du protestantisme mondial. Il est très présent en Asie, en Amérique du Nord et du Sud, moins en Europe. En Suisse, des estimations évoquent 2% à 3% de la population, parfois davantage. Leur nombre serait stable, alors que les Eglises protestantes enregistrent un recul constant. Le canton de Vaud compterait plus de 100 communautés et 35 000 fidèles.

Vocabulaire L’Eglise protestante vaudoise s’appelle «Eglise évangélique réformée vaudoise» (EERV). Dans ce cas, le mot évangélique est une référence à l’Evangile, il ne désigne pas la mouvance évangélique. Celle-ci est toutefois présente au sein de l’Eglise cantonale, comme d’autres courants plus libéraux. Certains évangéliques prétendent incarner «l’avenir» de l’Eglise réformée.

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