L’exceptionnelle découverte des derniers seigneurs de Daillens

ArchéologieTrois sépultures de la fin de l’Ancien Régime ont été retrouvées presque intactes. Au fil d’une véritable enquête policière, les archéologues sont parvenus à identifier leurs occupants.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est une découverte unique, en Suisse au moins, qui vient de faire l’objet d’un article dans les Annales de l’archéologie vaudoise. L’affaire, restée relativement confidentielle à ce jour, remonte à fin 2014. Le temple de Daillens, qui a retrouvé ses splendides fresques du XIVe siècle, est alors en pleine restauration. Sous le sol en terre battue, les travaux révèlent après deux semaines de fouilles plusieurs caveaux intacts, recouverts de dalles. «Nous avons glissé un smartphone dans les interstices entre les dalles pour prendre une photo, raconte Anna Pedrucci», archéologue en charge de l’opération pour l’entreprise Archéotech SA. Le cliché de fortune révèle un cercueil en bois démantelé. Entre les planches, une paire de chaussures intactes.

En tout, la fouille livrera trois tombes. Un homme et deux jeunes filles exceptionnellement conservés. Entendez par là qu’il reste de nombreux textiles et végétaux autour de dépouilles partiellement décomposées. Et ce près de 250 ans plus tard.

Tandis que l’historienne Brigitte Pradervand examine les archives, les anthropologues étudient les corps et leur âge. Le Centre romand de médecine légale analyse les liens ADN. Tout concorde. On se trouve là devant les restes de la famille Paschoud, les derniers seigneurs de Daillens, qui ont un temps transformé une partie du temple en chapelle familiale. Un véritable instantané de la société vaudoise de la fin de l’Ancien Régime en somme.

Mais le temps est compté. L’atmosphère des caveaux venait de changer pour la première fois en trois siècles. A terme, la conservation des corps sur place était impossible. Une véritable enquête scientifique se met alors en place.

Un dernier couffin de plomb

Ce qui a conservé ces corps, c’est le caractère rare de leur dernière demeure. L’une des filles reposait dans un cercueil en plaques de fer. La deuxième dans un cercueil en plomb, sans couvercle, entouré d’épicéa. Elle est finalement identifiée comme la petite Marie-Françoise Caroline, enterrée «dans la tombe de ses ancêtres» en 1796. Elle avait 17 mois. Autour d’elle, toute une panoplie qu’il s’agira de décrypter. «Il y a énormément d’informations, mais aussi de parallèles à rechercher, résume Lucie Steiner, archéologue spécialiste du domaine funéraire. Les cercueils en plomb sont rares. Ces enfants ont eu droit à beaucoup d’attentions. Ce n’était pas toujours le cas à l’époque.» Les scientifiques identifient ainsi autour des filles un coussin en plumes d’oies, des chaussettes tricotées en mailles à l’endroit, des chaussures en cuir à lacets de soie blanche, une couronne de fleurs de myrte et de roses en tissu, des restes de peau de mouton, de romarin et de sauge.

A lire: A Rennes, en 2015, les archéologues retrouvent le sarcophage en plomb de Louise de Quengo.

Actes chirurgicaux rares

Ce n’est pas tout. «Les deux enfants ont connu une croissance homogène, et même plutôt importante au regard des standards de l’époque, ajoute la paléoanthropologue Geneviève Perréard. On a rapidement compris qu’on avait affaire avec des individus issus de milieux privilégiés.» Notamment dans leurs soins médicaux, peu communs pour ce siècle. La plus jeune fillette, dit les registres, c’est la petite Bernardine, onze mois, enterrée le dimanche 16 octobre 1768, des suites de «dysenterie». Vraiment? Elle présentait en tout cas une trace d’un grave traumatisme sur le front, visiblement en voie de cicatrisation. Un accident lors de ses premiers pas peut-être. Mais plusieurs semaines plus tard, son état empire. Une première trépanation est alors pratiquée à l’arrière de son oreille droite qui présente des traces d’infection. C’est vraisemblablement le début de la fin. Deux autres larges trépanations, sans doute en dernier recours, seront encore pratiquées. En vain. «Ce sont des hypothèses, mais cela pose énormément de questions, poursuit la spécialiste genevoise. Il faudrait poursuivre les recherches avec des historiens de la médecine. Qui a pratiqué ces opérations et pourquoi? Qu’ont-ils compris et voulu faire?» Autre piste de recherche: est-ce que ses petits cheveux blonds, partiellement conservés, contiennent des traces de médication ou d’anesthésie?

Reste, à côté, le squelette adulte qui a révélé de nombreuses vieilles blessures. Une fracture de la colonne, du coude, du métatarse, des traces d’entorses… probablement les souvenirs d’une chute importante durant sa jeunesse, supposent les archéologues, avant d’apprendre qu’il s’agit des restes de Jean-François Paschoud, mort en 1783. Un ancien militaire (lire ci-contre) justement, autrefois blessé.

Ce cas rarissime où toutes les données se recoupent, a mobilisé en tout, une vingtaine de spécialistes. «C’était fascinant de travailler avec une telle équipe, reprend Anna Pedrucci. Nous avons par exemple dû mettre en place un protocole de prélèvement pour éviter de contaminer les restes avec nos ADN.» De précieux exemples pour la recherche. Elle poursuit. «Comme nous connaissons l’identité des défunts, grâce aux études, ce cas soulève des questions éthiques. Cet aspect-là a aussi rendu notre travail plus émouvant.» Les chercheurs soulignent n’en être qu’au début de la problématique et des études, encore à financer, sur la vie et la mort des trois nobles de Daillens. Qui sait. Peut-être que les Paschoud permettront de mieux cerner cette période charnière de l’histoire vaudoise.


Le vainqueur du Nabab du Bengale

Jean-François Paschoud (1725-1783), n’était pas n’importe quel sujet de Daillens. Outre le fait qu’il repose dans l’ancien chœur du temple avec sa fille et sa petite-fille, il était surtout le seigneur des lieux, après avoir racheté le titre à Leurs Excellences de Berne. Avant ça, cet originaire de Lutry est passé par la Compagnie des Indes anglaises et dans les armées de Sa Majesté. Militaire en vue, d’abord lieutenant puis capitaine, il embarque pour Madras en 1753. On lui attribue notamment la chute d’une maison à 32 ans, lors de la prise de Chandernagor, important comptoir français du Bengale. Lors d’une révolte du Nabab, il prend le commandement de l’artillerie de Lord Clive, et met les rebelles en déroute. En rentrant, fortuné, en terre vaudoise, il affiche plusieurs souvenirs, rapporta le Conteur Vaudois. Notamment le poignard du Nabab doté d’une lame empoisonnée testée sur un malheureux chien, et un œuf de senteur en or, garnis de joyaux. Il décède finalement à l’âge de 56 ans, foudroyé d'une attaque d’apoplexie au coin de son feu, en janvier 1783.

Créé: 11.09.2017, 06h50

Articles en relation

Daillens fête le sauvetage de ses peintures du XIVe

Patrimoine La fin des travaux de sauvegarde des peintures et de l’aménagement de l’ancien chœur sera célébrée ce dimanche 8 novembre dans le village du Gros-de-Vaud. Plus...

Des tombes énigmatiques à l’église de Daillens

Archéologie Trois sépultures intrigantes ont été mises au jour sept ans après la découverte de peintures du XIVe s. exceptionnelles. Plus...

Des tombes médiévales découvertes à Mollens

Archéologie Un ancien cimetière a refait surface sous l'ancienne forge communale. Mais l'exécutif hésite à poursuivre des fouilles en raison des coûts. Plus...

Paid Post

CallDoc, assuré malin et flexible
Bénéficiez de consultations médicales 24h/24, 7j/7 et faites des économies! Profitez du rabais de prime sur l’assurance-maladie de base. Demandez une offre maintenant.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.