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Fabien Marsaud alias Grand Corps Aimable

Par une nouvelle mystérieuse gymnastique, le slameur adapte son livre de Mémoires d’années béquilles et se convertit au cinéma avec «Patients».

Quand Grand Corps Malade déplie sa longue silhouette de basketteur, son comparse Medhi Idir se tasse encore sur le canapé. Le grand impose sa voix grave, le petit assure en silence. Le tandem signe Patients, flash-back sur les douze mois de rééducation qui ont transformé Fabien Marsaud en poète slameur. Et lui ont rendu des jambes.

Une sérénité froide se détache de ce film plus soucieux de fiction que de documentaire. Des amitiés inespérées éclairent la tragédie, solidifient le squelette d’un autre destin. «Faut pas exagérer non plus, sourit avec ironie Grand Corps Malade. Bon souvenir, ça serait aller un peu fort. Mais c’est vrai, il y a eu des potes, de la rigolade comme antidouleur à la souffrance. Une lumière venue des autres dans ce contexte un peu étrange.»

Pourquoi la fiction plutôt que le documentaire?

Pour la belle image, les acteurs, l’envie d’une palette d’émotions, même si c’est mon histoire. En soi, le contexte est glauque mais pourtant, le contenu ne l’est pas. De là, je ne voulais pas de caméra à l’épaule mais de jolis plans, travellings et lumières, contrastes de bleu de vitre et néon acide. Un film où il y aurait à voir et ressentir… sans slam, j’aurais trouvé ça lourdingue.

Vingt ans après, comment avez-vous revécu l’accident?

Je voulais de la distance avec le drame. Moi, j’ai fait mes deuils. De là, je pouvais recréer cet univers peu connu du grand public et me montrer pédagogique.

En général, les artistes détestent le mot pédagogique!

Et pourtant, je veux partager ça, le handicap au quotidien, le montrer à ceux qui sont autonomes.

En quoi votre rapport au handicap a-t-il changé durant ces années?

Dès la publication du livre, en 2012, j’étais déjà très au clair sur le dosage entre autodérision et gravité. Je n’ai jamais été dans l’exutoire thérapeutique, tout ça. La douleur au stade du vif, de l’émotionnel, était déjà derrière.

Patients sera forcément comparé à Intouchables.

Et je savais que j’y aurais droit… mais à travers ces deux types, Intouchablesciblait le choc social. Nous, nous sommes au cœur d’une immersion dans un monde, je colle à ce que j’ai vécu, vu, senti sans autre références. Nous allons beaucoup plus loin.

Étiez-vous étonné à l’époque de découvrir cette solidarité?

Même pas. Là-bas, un naturel s’instaure entre les patients, tissé de nos doutes, réconforts, défenses.

Vous étiez un aussi bon type que Ben, le héros de Patients?

Disons que j’étais un peu plus optimiste que les autres. Ça venait bêtement de mon état, je pouvais bouger un doigt de pied au bout de six mois! Bon, il n’y avait peut-être pas que ça. D’ailleurs, quand les médecins ont décidé de me mettre la réalité en face, j’ai pris ma claque aussi.

Au fond, les toubibs connaissaient le scénario avant vous.

Avec le recul, j’ai compris leur stratégie. Mon pote Farid, qui connaissait les médecins depuis l’age de 4 ans, savait aussi. Il est tel quel dans le film, comme tous les personnages, le suicidaire, la jeune fille révoltée, l’infirmier qui parle de vous et devant vous, à la troisième personne etc. J’ai tenu à cette justesse brutale, pas besoin d’inventer. Tétraplégique à 20 ans, ça vous tenait un film, non?

Donc vous avez compté les carrés au plafond. C’est «l’humour handicapé», comme vous dites?

Mais oui. Ce damier me passait le temps, un mois à le fixer, avec deux heures par jour où les visites ont l’amabilité de pencher leur visage sur toi. Et quand t’as fini, tu recomptes pour vérifier que tu ne t’es pas trompé.

Dans Le scaphandre et le papillon, Jean-Dominique Bauby, victime du locked-in syndrome, ironisait sur les programmes télé qui lui étaient infligés par le personnel soignant.

«Ce damier me passait le temps, un mois à le fixer, avec deux heures par jour où les visites ont l’amabilité de pencher leur visage sur toi.»

J’avais oublié ce détail, je n’ai pas revu les films «de handicap» pour ne pas être influencé. Mais moi, j’avais droit au téléachat sans pouvoir zapper, une torture anecdotique mais révélatrice.

Vous enregistrez beaucoup en duo, vous cosignez Patients. Collaborer, un réflexe d’invalide?

Oui. A la base, j’avais plein d’idées de scénario mais j’avais peur, c’est vrai. Peur des trucs techniques, peur de la mise en scène. De toute façon, on est plus fort à deux que seul. Je ne serais jamais arrivé à ce niveau de qualité sans Medhi Idir.

Le plus compliqué, n’est-ce pas de parler de sexe et d’amour?

Pas si simple, c’est vrai. Déjà qu’il faut se l’expliquer à soi-même. Dans cette position, vous ne savez plus de quoi sera fait demain. Alors dans ce contexte, oser une histoire avec une demoiselle aussi fragile que vous… ça devient trop compliqué.

Ce poids de chaque geste, force-t-il à calculer toute dépense d’énergie?

J’essaie de ne pas trop y penser, de fonctionner au feeling, à l’inconscience. En situation de survie, je ne crois pas qu’il faut se montrer rationnel, quantifier le pourcentage de force à mettre sur une décision, un désir. En fait, moi, je sais ce que je veux avoir. Je sais aussi quand ça ne le fait pas.

Plusieurs musiciens venus du rap, du slam, se lancent dans le cinéma. Parce que c’est un univers déjà construit en 3 D?

Il y a de ça. Cette écriture en soi, a souvent une dimension cinématographique, elle raconte une histoire avec un développement, une chute. Les gens de cette culture-là, comme Kery James ou Abd al Malik par exemple, refusent les catégories. Nous venons d’un milieu pas forcément artistique, et du moment que nous sommes dans la création, autant se permettre d’aller partout et prendre l’initiative.

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