«Notre famille a été anéantie par Vale»

Catastrophe écologiqueUn couple brésilien raconte comment ses enfants ont péri dans la catastrophe de Brumadinho, site géré par la société basée à Saint-Prex.

Vagner Diniz et Helena Taliberti étaient de passage à Lausanne en fin de semaine dernière. DR

Vagner Diniz et Helena Taliberti étaient de passage à Lausanne en fin de semaine dernière. DR Image: DR

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«Parfois, j’ai l’impression que mes enfants vont ouvrir la porte et rentrer à la maison…» Au moment de raconter son histoire, Helena Taliberti est saisie par l’émotion. Cette femme brésilienne de 62 ans sait qu’elle ne reverra plus jamais ses enfants vivants.

En janvier dernier, sa fille Camila, son fils Luiz et sa belle-fille Fernanda, enceinte de cinq mois, étaient partis de la maison familiale de São Paulo pour Brumadinho, à 600 kilomètres de là. Ils voulaient y visiter un musée. Non loin de Brumadinho se trouvait aussi la mine de fer de Córrego do Feijão. Elle appartient au groupe minier Vale, qui a son siège international à Saint-Prex et a bénéficié pendant plusieurs années d’un forfait fiscal.

Le 25 janvier 2019, les smartphones d’Helena Taliberti et de son mari, Vagner Diniz, ont soudain affiché une alerte qui les a tout de suite inquiétés: un barrage à la mine de Córrego do Feijão a cédé, une coulée de boue s’est répandue sur une partie des installations ainsi que sur les habitations voisines. Des maisons et des personnes ont été ensevelies.

Immédiatement, les parents demandent des nouvelles à leurs enfants par SMS. «Vous allez bien?» Aucune réponse. Helena et Vagner ont alors appelé, rappelé. Les téléphones sonnent. Mais personne ne répond.

270 morts Les parents ont tenu encore une nuit à São Paulo. «Nous n’avons pas dormi une seconde et pas davantage les trois nuits suivantes», se souvient Helena Taliberti. Le lendemain, ils se rendent en voiture sur les lieux de l’accident, où ils voient l’ampleur de la tragédie. Des milliers de mètres cubes de boue ont tout emporté. Plus aucune trace de leurs enfants et de leur belle-fille. «Nous avons exigé qu’ils les cherchent. Nous avons dû insister à sept reprises jusqu’à ce que les noms de Camila, Luiz et Fernanda soient enfin inscrits sur la liste des personnes disparues», se rappelle Vagner Diniz. «L’entreprise Vale contrôlait tout. L’État n’existait pas», explique le couple. Quatre jours après l’accident, le corps de Luiz est retrouvé. Deux jours plus tard, celui de Camila. Ils avaient 31 et 33 ans. Vingt-deux jours après la catastrophe, les sauveteurs finissent par découvrir le corps de Fernanda. La coulée de boue avait enseveli l’hôtel où ils résidaient. Une chose a particulièrement affecté Helena Taliberti et Vagner Diniz: le décès de leur petit-fils n’a pas été officiellement reconnu. «Lorenzo était bien vivant. Avant l’accident, nous avions entendu son cœur battre», raconte Vagner Diniz. À ce jour, plus de 270 corps ont été retrouvés. Et de nombreuses personnes sont toujours portées disparues.

En fin de semaine dernière, Helena Taliberti et Vagner Diniz séjournaient chez un ami dans le canton de Vaud. Ils se sont entretenus avec des politiciens qui projetaient de déposer des initiatives politiques au Grand Conseil (lire ci-dessous). C’est dans l’espoir de faire bouger les choses qu’ils nous ont aussi parlé. Mais ils se sont bien gardés de se rendre au quartier général de Vale, à Saint-Prex. Au Brésil aussi, ils évitent tout contact avec les dirigeants de l’entreprise.

Le couple estime que Vale est responsable de la mort de ses enfants. «Vale nous a offert une aide psychologique, mais nous y avons renoncé, parce que la compagnie veut que les consultations aient lieu auprès de ses propres médecins. Il s’agit seulement de faire taire les gens», affirment Helena Taliberi et Vagner Diniz.

Vale ne prend position ni sur ces accusations ni sur celles émanant d’autres personnes. Sollicitée par nos soins, Vale Brazil déclare: «La compagnie est sensible à la situation des familles et traite les cas avec tout le soin nécessaire à la vie privée des personnes concernées.»

Une ONG pour lutter

Le couple poursuit Vale en justice. «Pour la mort de nos enfants, nous demandons l’équivalent de 2 millions de francs suisses», dit Vagner Diniz. En première instance, un tribunal leur a accordé la moitié. Le couple ne sait pas encore s’il fera recours. En revanche, ils savent déjà ce qu’ils vont faire de l’argent. Pour honorer la mémoire de leur fille et de leur fils disparus et protéger la population et l’environnement contre de nouvelles ruptures de barrages, l’économiste et l’ingénieur ont fondé une organisation non gouvernementale: l’Instituto Camila e Luiz Taliberti.

Le but de l’organisation est de faciliter les études scientifiques, de lancer des campagnes de protection et de sensibilisation et d'accroître la pression politique sur l’ensemble de l’industrie minière au Brésil. Parlant au nom de leurs enfants morts, les parents ont déjà un slogan pour l’ONG: «Ils ont essayé de nous enterrer. Ils ne savaient pas que nous étions des graines.»

Pour Helena Taliberti et Vagner Diniz, l’ONG représente aussi un pas vers l’acceptation de la tragédie. «J’avais décidé de prendre ma retraite plus tôt pour m’occuper de mon petit-fils Lorenzo… dit Helena Taliberti. Les enfants étaient tout pour moi. Notre famille a été anéantie, notre avenir détruit.»

Les amis de ses enfants lui apportent leur soutien. «Ils nous parlent comme si nous étions leurs parents», dit-elle. Ces rencontres lui permettent aussi d’apprendre des choses qu’elle ignorait sur ses enfants. Camila, avocate, s’était portée volontaire pour aider les victimes de violence domestique. «Des femmes viennent me voir et me disent à quel point elle les a aidées.» Dans ces moments-là, c’est comme si ses enfants rentraient de nouveau à la maison.

Créé: 08.10.2019, 06h57

Des changements à Saint-Prex

Selon nos informations, le siège du groupe Vale à Saint-Prex a procédé à plusieurs licenciements au cours des derniers mois. La porte-parole du groupe, Nadine Blaser, parle d’un «cycle naturel».

Certains départs auraient déjà été remplacés. D’autres postes vacants seront bientôt à nouveau pourvus. «Le nombre d’employés n’a pas diminué par rapport à l’année précédente», souligne la porte-parole.

L’un des changements concerne la présidence du conseil d’administration. Roberto Gottschalk a été remplacé par Renata Costa, qui, selon le groupe, est «responsable du centre d’affaires international de Saint-Prex».

Le départ de Roberto Gottschalk a donné lieu à des rumeurs dans le canton selon lesquelles Vale pourrait quitter le territoire, après avoir bénéficié d’avantages fiscaux pendant de nombreuses années. Nadine Blaser dément. L’existence du site ne serait pas remise en cause.

Le 24 décembre 2018, Vale a par ailleurs enregistré la création d’une nouvelle holding. Selon le groupe, il s’agit «d’une succursale qui existe depuis longtemps et qui était de facto connue, parce que Vale paie des impôts pour cette entreprise vaudoise depuis de nombreuses années».

Interpellation fiscale

Les députés Verts vaudois Raphaël Mahaim et Vassilis Venizelos, chef du groupe au Grand Conseil, ont rencontré Helena Taliberti et Vagner Diniz à Lausanne.

Demain lors de la séance du parlement, Raphaël Mahaim déposera une interpellation. Il concentre ses questions sur les moyens que l’Administration cantonale des impôts, qui dépend du département de Pascal Broulis, met en œuvre pour «détecter les manœuvres des entreprises qui tenteraient d’échapper à la clause de clawback». Cette clause prévoit qu’une entreprise doit payer les impôts dont elle a été exonérée si elle quitte le canton au cours des dix années suivant la fin de son exonération.

Le député demande aussi si le gouvernement cantonal s’attend au départ de Vale, sachant qu’une nouvelle holding a été créée et qu’une partie des locaux semble être occupée, selon lui, par la firme pharmaceutique Ferring, sa voisine à Saint-Prex.

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