«Il faudra admettre que l’islam est une religion suisse»

BurqaPour Pascal Gemperli, l’interdiction du voile intégral serait inutile voire dangereuse. Pour la 1ère fois, le président de l’Union vaudoise des musulmans s’exprime sur l’initiative.

Pascal Gemperli, président de l'UVAM, parle du débat autour de l'initiative anti-burka.

Pascal Gemperli, président de l'UVAM, parle du débat autour de l'initiative anti-burka. Image: Leo Duperrex

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Faut-il bannir la burqa? Alors que le comité d’Egerkingen, proche de l’UDC, récolte les signatures pour son initiative populaire, la question défraie l’actualité depuis deux semaines.

Elle divise les partis. Même au PS, des personnalités comme le ministre vaudois Pierre-Yves Maillard ont affirmé qu’elles ne combattraient pas le texte.

Qu’en pensent les musulmans? Pour la première fois, Pascal Gemperli s’exprime. Musulman modéré, porte-parole de la majorité des croyants en terre vaudoise, le Morgien explique son malaise face au texte.

Comment vivez-vous le débat autour de l’interdiction de la burqa?

Je comprends que la burqa choque mais le débat est disproportionné. Et l’initiative apporte-t-elle vraiment une solution? Personnellement je ne suis pas partisan de la burqa. Au-delà de l’initiative, je sens de la part des initiants une hostilité de fond vis-à-vis de l’islam. J’ai le sentiment que cette votation ne sera qu’une étape de plus dans une stratégie de discrimination et de stigmatisation des musulmans, qui a été entamée avec l’interdiction des minarets en 2009. Cette tendance est dangereuse.

Pourtant cette initiative trouve des soutiens à gauche. Pierre-Yves Maillard, président du Conseil d’Etat, dit qu’il ne la combattra pas.

Sa position m’a surpris, mais je la respecte. Je suis convaincu que cette initiative ne répond à aucune question réelle. Une infime minorité de femmes porte la burqa, on parle de quelques personnes, quelques dizaines peut-être. Or il y a environ 250 000 femmes musulmanes en Suisse. Faites le calcul, on arrive à peine à 0,02%. Je ne vois pas l’intérêt d’en faire un article constitutionnel. J’approuve par contre une autre élue socialiste, Cesla Amarelle, lorsqu’elle demande que l’article du Code pénal sur la contrainte soit appliqué pour protéger les femmes qui seraient forcées de porter cet habit. Il est essentiel que le code vestimentaire reste un choix personnel.

Quand une minorité a un comportement qui dérange, n’est-il pas préférable de le modifier?

Ce n’est pas ainsi que la question se pose. Dans toutes les communautés religieuses, des petits groupes rigoristes ont des pratiques dans lesquelles la majorité ne se retrouve pas. Est-ce qu’on doit chaque fois modifier la Constitution? Une société libérale doit supporter de tels comportements minoritaires, même si certains nous dérangent. Encore une fois, la burqa est l’expression d’une certaine culture, préislamique en réalité, que je ne partage pas, pas plus que la quasi-totalité des musulmans en Suisse, ni dans les pays musulmans. Mais je suis en faveur de la liberté religieuse des individus. Pour bénéficier de cette liberté, je dois aussi la laisser aux autres, même si ce qu’ils font ne me plaît pas.

En somme, vous ne voulez ni de la burqa, ni de son interdiction.

C’est une question de principe pour moi de ne pas vouloir imposer aux gens un code vestimentaire, que leur choix me plaise ou pas. Ensuite, si la burqa est l’expression d’un choix personnel, il vaut mieux agir par pédagogie. Si elle est imposée, il faut appliquer le droit pénal existant. Cette position est aussi celle de l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM). Mais je crois que la burqa n’est pas la vraie question.

Quelle est la vraie question?

C’est la place des symboles religieux dans l’espace public et surtout celle des musulmans dans notre société. Il faudra bien que la majorité comprenne et accepte un jour que l’islam est une religion suisse et qu’elle fait partie intégrante de notre société. Elle concerne 5% de la population et environ la moitié des personnes de confession musulmane ont le passeport suisse. La campagne pour l’interdiction de la burqa va assimiler les musulmans de Suisse à quelque chose qu’ils rejettent dans leur immense majorité. Cela ne peut que compliquer le dialogue social et dégrader le climat en Suisse. Cela affaiblit les acteurs modérés. Quant aux symboles religieux, j’observe que des religieux enseignent avec leurs habits dans certaines universités, cela n’est pas choquant. La laïcité est là pour assurer la neutralité religieuse de l’Etat et l’égalité de traitement, elle protège donc les religions dans le respect des lois. Elle n’est pas là pour effacer les religions.

Sachant que le débat est biaisé, est-ce une bonne tactique de vous engager dans cette controverse?

Absolument. Je n’ai pas de formule magique à l’heure qu’il est, mais la solution passera peut-être par un contre-projet autour des signes religieux dans la société. Pierre-Yves Maillard reconnaît lui-même qu’une loi serait préférable à une modification de la Constitution. Les citoyens musulmans et leurs institutions doivent s’engager et participer au débat. Je me sens pleinement Vaudois et ma confession musulmane n’y change rien. On peut prier en direction de La Mecque et s’engager dans la vie politique suisse. On peut aimer le prophète Mahomet et être à la fois fier du major Davel. Il n’y a rien de contradictoire là-dedans.

Et si l’initiative est acceptée?

Je ne l’espère pas. Il y a une stratégie populiste de dénigrement de l’islam dans cette démarche et beaucoup de gens risquent de tomber dans le piège par méconnaissance. Le terrorisme, que nous considérons comme anti-islamique, sert de prétexte à la critique d’une religion, alors qu’il y a des groupes terroristes chrétiens ou bouddhistes dans le monde, mais dans leur cas personne ne fait l’amalgame. Je suis parfois un peu triste et je me sens injustement attaqué en tant que musulman. (24 heures)

Créé: 22.08.2016, 10h32

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