«Il faudra augmenter en masse la prise en charge à domicile»

Centres médico-sociauxAlors que la demande repart à la hausse, des professionnels dénoncent toujours leurs conditions de travail. Pierre-Yves Maillard réagit.

Les interpellations syndicales ont conduit le ministre de la Santé, Pierre-Yves Maillard, à s’interroger sur la façon dont l’argent public investi dans les soins à domicile est utilisé.

Les interpellations syndicales ont conduit le ministre de la Santé, Pierre-Yves Maillard, à s’interroger sur la façon dont l’argent public investi dans les soins à domicile est utilisé. Image: Philippe Maeder

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Voilà trois ans que 24 heures relaie les revendications d’une vingtaine de collaborateurs des centres médico-sociaux (CMS) lausannois. Pressions, burn-out… Les professionnels des soins à domicile dénoncent la dégradation des conditions de travail liée au nouveau management (RAI) et à l’introduction des outils mobiles.

L’affaire est remontée jusqu’au ministre de la Santé, Pierre-Yves Maillard. L’occasion pour le socialiste d’investiguer le fonctionnement du secteur, pierre angulaire d’un système de santé que le vieillissement de la population s’apprête à faire trembler sur ses bases. Il a rencontré récemment les directeurs des structures régionales de l’Association vaudoise d’aide et de soins à domicile (AVASAD).

Depuis 2012, le syndicat S.A.I.P. dénonce les conditions de travail dans les CMS lausannois. Y a-t-il un vrai malaise dans les soins à domicile vaudois? Il est difficile pour moi de considérer qu’il y a un malaise général. Ce mouvement est très localisé. J’ai demandé aux présidents des associations régionales de rencontrer directement des délégations d’aides-soignantes. D’après ce qu’ils m’ont rapporté il y a deux semaines, les employées n’expriment pas ce malaise. Le travail est certes difficile mais les collaboratrices éprouvent beaucoup de satisfaction à l’exercer et ont l’impression de le faire dans de bonnes conditions. Je prends au sérieux les dénonciations mais je dois les ramener à l’ensemble (ndlr: l’AVASAD compte 54 CMS et 4400 employés).

Certains employés évoquent des mises en danger de patients découlant de la pression du minutage des soins (lire ci-contre). Ces accusations sont graves… Le minutage ne peut en aucun cas justifier ni expliquer une mise en danger des patients. Je rappelle qu’il est nécessaire pour la facturation aux caisses, qui apportent plus de 70 millions dans le financement. Mais l’Etat et les communes ajoutent à ces ressources environ 150 millions, somme en progression constante. Globalement, la question des moyens paraît donc assurée. Aucune politique publique ne bénéficie d’une plus forte croissance budgétaire que les soins à domicile (de 97 millions de francs en 2012 à 146 millions en 2016). En revanche, les interpellations syndicales m’ont fait progresser dans la compréhension du financement interne au système. J’en conclus que nous devons assurer que l’argent public soit un peu mieux réparti et qu’il puisse aussi bénéficier, si les facturations LAMal ne suffisent pas, aux prestations de base.

Ce n’est pas le cas? Pas assez, mais avant de passer à la critique, il faut d’abord relever l’extraordinaire réussite des soins à domicile chez nous et donc de l’AVASAD. Vaud compte 25% de gens en EMS en moins que la moyenne suisse (soit une économie d’un demi-milliard) et des durées moyennes d’hospitalisation parmi les plus basses de suisse. En termes de coûts de fonctionnement, investir dans les soins à domicile est donc un pari rationnel, qui est relevé par les directions et équipes en place. Mais il n’existe pas de système parfait, et la réponse à la mauvaise humeur qui s’exprime localement doit trouver une issue par des mesures organisationnelles. La difficulté, c’est que les niveaux de prestations peuvent être très différents d’un CMS à l’autre. J’ai demandé à l’AVASAD de comparer les pratiques afin d’être sûr que l’argent que l’on injecte dans le système produit des prestations utiles et équitables. La Cour des comptes est aussi en train d’analyser le fonctionnement de la structure. Je me réjouis d’avoir son analyse afin de redéfinir une politique. Voir si on peut exploiter mieux cette ressource financière publique. Après cela, quoi qu’il en soit, on devra intensifier le soutien aux soins à domicile.

La demande, en nombre de clients, s’est pourtant stabilisée… On le croyait. Mais l’AVASAD m’annonce une croissance d’activité de 10% depuis le début de l’année, ce qui ne manque pas de m’étonner et pose un problème de financement puisque notre budget ne grandit pas dans les mêmes proportions (3% à 5% par an). D’ici à 2030, la population âgée de 80 ans et plus va presque doubler: 89% de plus qu’aujourd’hui. Ce sont les fameux baby-boomers des années 1960. Pour faire face, il faudrait construire 100 EMS en quinze ans! Impossible. Il faut donc partir du principe que la population va gagner des années de vie en bonne santé et que la dépendance va reculer. Mais pour cela, il faudra augmenter massivement la prise en charge à domicile. Nous sommes dans une phase de réflexion de ce que doivent être ces soins à domicile et comment bien les organiser. Mais de toute façon, il faudra compter avec des taux de croissance élevés. (24 heures)

Créé: 18.11.2015, 21h37

Trois mesures pour améliorer les conditions

Pierre-Yves Maillard a suggéré quelques aménagements
à la faîtière des CMS vaudois (AVASAD).

Davantage de dialogue
La structure est invitée à questionner la division du travail instaurée par la nouvelle méthode d’évaluation des besoins des clients (RAI) et l’informatisation des dossiers. Aujourd’hui, les aides-soignantes font moins d’aller-retour en CMS puisqu’elles consultent et entrent les données à distance, sur des tablettes. L’évaluation des besoins est confiée à une personne spécialement formée qui passe ensuite le relais à l’infirmière référente et aux aides soignantes. Ces trois strates communiquent peu. Pierre-Yves Maillard suggère de former davantage de professionnels capables de remplir la fameuse grille d’évaluation et de rétablir des moments de dialogue. «Des occasions pour les aides-soignantes de parler à l’infirmière de référence pour qu’elle puisse facilement modifier l’évaluation.»

Davantage de temps
Le minutage des soins est inévitable, mais les CMS jouent aussi un rôle social. Conscient qu’ils constituent «l’un des réseaux les plus puissants pour lutter contre l’isolement des personnes âgées», Pierre-Yves Maillard souhaite allouer un budget «temps relationnel» aux aides-soignants. Ces derniers pourraient l’utiliser librement auprès des bénéficiaires lorsqu’ils le jugent nécessaire. Pour financer cette mesure,il table sur une décrue des effectifs de management de l’AVASAD, engagés à l’époque en nombre pour implémenter la nouvelle organisation. «On peut imaginer des départs naturels ou des fins de contrats qui dégageraient un peu de marge. Mais cela ne se fera probablement pas avant 2017.»

Calmer la centralisation
La situation à Lausanne est tendue. Pierre-Yves Maillard a suggéré de mettre sur pause le dernier projet de l’AVASAD:
la création d’une réception téléphonique centralisée
pour l’ensemble des CMS du Grand-Lausanne.

«Les clients sont des vaches à lait»

«Le métier a décliné. Les bénéficiaires sont devenus des vaches à lait et nous des machines. Même plus le temps de discuter avec une personne âgée qui ne va pas bien.»

Une vingtaine de salariés des CMS lausannois dénoncent depuis des années «déshumanisation» et «stress généralisé». «Au final, ce sont les bénéficiaires qui trinquent, ajoute une employée. Cela peut être un pansement changé moins souvent qu’il le faudrait, par exemple. Cet été, pendant la canicule, ma direction m’a interdit de retourner chez un client qui ne répondait pas à la porte. J’étais inquiète alors j’ai contacté sa fille. Elle l’a trouvé par terre, déshydraté.»

Un préavis de grève circule pour la deuxième fois. Directeur de la Fondation Soins Lausanne, Serge Marmy affirme que deux tiers des employés sont satisfaits de l’encadrement, selon une enquête de satisfaction datant de juin. «Globalement, ils sont contents des nouveaux outils informatiques. Ce métier est certes exigeant, mais je reçois surtout beaucoup de témoignages de collaborateurs qui le trouvent très gratifiant. Je reconnais néanmoins que la modernisation des outils de travail a bouleversé les habitudes et que la transition est difficile pour certains.»

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