«Il faut apprendre aux jeunes qu’ils peuvent dire non»

Mariages forcésLe Bureau vaudois de l’égalité organise une conférence publique sur cette problématique qui touche surtout les filles.

Dans 90% des cas, les mariages forcés concernent les filles.

Dans 90% des cas, les mariages forcés concernent les filles. Image: Michel Perret

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En 2016, trente personnes ont été signalées dans le canton de Vaud pour avoir subi des pressions de leur entourage soit pour se marier, pour rompre une relation amoureuse ou pour renoncer à un divorce (lire ci-dessous). S’il est difficile de chiffrer le nombre de mariages forcés en Suisse, c’est qu’ils couvrent des réalités très complexes. En marge d’une conférence qu’elle donnera jeudi à Lausanne, la Française Marie-France Casalis, ancienne conseillère technique de la Délégation régionale aux droits des femmes et à l’égalité d’Ile-de-France, partage son expérience.

– Fait-on une distinction entre le mariage arrangé et le mariage forcé?
– Dans le mariage arrangé, il y a aussi exercice d’une force, mais qui ne se voit pas. On a vécu pendant des siècles avec ce type de mariage forcé. Cela allait des rois, qui mariaient leurs enfants à des princes, au paysan qui voulait élargir ses terres. Il y avait une intelligence dans la bourgeoisie à marier sa fille ou son fils à une personne de la même classe sociale. On organisait des réunions où la jeune fille pouvait choisir un jeune homme, mais au sein d’un groupe défini. Dans ce cas, la pression est diffuse, les jeunes gens se laissant avoir à l’idée de tenir leur rang. Pour moi, il n’y a pas de différence entre un mariage forcé et arrangé.

– Quelle est pour vous la pire des situations?
– C’est la troisième catégorie, le mariage précoce des filles, en Afrique surtout. On promet les enfants dès leur plus jeune âge pour les marier ensuite à l’âge de 10 ans. Même en France, on a mis longtemps à mettre à niveau l’âge légal du mariage. Ce n’est que depuis 2006 qu’il est de 18 pour les deux sexes. Avant, une fille pouvait se marier à 15 ans. Cet ajustement a été important pour agir contre le mariage forcé des étrangères sur notre territoire, car 90% des cas concernent les filles.

– Qu’est-ce qui a déclenché la prise de conscience qu’il y avait tant de mariages forcés en Europe?
– En France, c’est quand le regroupement familial a été autorisé et qu’on a vu arriver en nombre des femmes et des enfants de l’immigration maghrébine et africaine. Les écoles ont été les premières à alerter les autorités sur ces adolescentes qu’on envoie en vacances dans leur pays d’origine sans leur dire que c’est pour les marier. Cela se passe souvent quand la jeune fille qui a grandi en France et semble intégrée veut fréquenter des garçons.

– Comment lutter contre ces coutumes si bien ancrées?
– Il faut expliquer que, chez nous, seul le mariage civil est reconnu et que devant l’officier d’état civil qui la marie, une jeune fille peut encore dire non. Nous avons fait des opérations commandos lors de mariages pour cela, mais devant toute la famille réunie, cela n’est pas facile pour une adolescente de faire un acte héroïque! A titre de prévention, on demande aux officiers d’état civil de faire de manière individuelle l’entretien des futurs époux avant la publication des bans. Afin que chacun puisse s’exprimer librement. Car dans la loi française, comme dans la loi suisse, il n’y a pas de mariage s’il n’y a pas libre consentement.

– Quel est le profil des victimes?
– Elles viennent essentiellement de pays où le clan domine sur l’individu. On a beaucoup parlé des crimes d’honneur des Turcs, car si la promesse de mariage faite à la naissance, souvent consolidée par un cadeau, n’est pas tenue, la famille est déshonorée et a une dette. Dans le pire des cas, la jeune fille est alors tuée par un frère, en général le cadet, car devant la justice, il aura une peine moins sévère que le père ou les aînés. Le mariage forcé concerne surtout le Maghreb, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est. Mais il existe aussi chez les bouddhistes et les chrétiens, notamment dans des communautés protestantes aux Etats-Unis!

– Est-on mieux armé aujourd’hui pour lutter contre le mariage forcé?
– On a fait d’immenses progrès dans la lutte contre l’excision des femmes, qui est poursuivie sur le plan judiciaire. Car là, il y a du sang, une mutilation. En revanche, avec le mariage forcé, certains pensent encore que ce n’est pas si grave, qu’on peut toujours divorcer. Mais la prévention marque des points. L’essentiel est que les jeunes sachent qu’ils ont des droits pour faire appliquer la loi du pays où ils résident.

Créé: 19.09.2017, 20h00

Marie-France Casalis, porte-parole du Collectif féministe contre le viol (Image: DR)

Vaud axe son action sur la formation

En Suisse, comme dans le reste de l’Europe, les signalements dénonçant des contraintes ou mariages forcés sont en augmentation. Depuis sa création, en 2005, le centre d’aide et d’accueil pour les victimes, à Zurich, qui assure le monitoring national, a traité 1800 cas. En 2016, il en répertoriait 311, dont 30 dans le canton de Vaud. Une tendance à la hausse qui s’explique d’une part par les signalements plus fréquents des professionnels, mieux sensibilisés à la problématique, et d’autre part à la récente vague migratoire. L’an dernier, 64 cas concernaient les demandeurs d’asile, soit le double des années précédentes.

Dans le canton de Vaud, le Bureau de l’égalité entre les femmes et les hommes (BEFH) manque de recul historique pour cerner cette évolution. «Il n’existe pas de statistiques annuelles vaudoises, ce sont les institutions du réseau qui annoncent les cas à Zurich», précise la cheffe de projet Raphaela Minore. Le BEFH fait avant tout de la sensibilisation auprès des professionnels des régions vaudoises et a inséré cette thématique au sein d’un programme de prévention des violences et des comportements abusifs auprès des jeunes «Sortir ensemble et se respecter». En 2011, une étude de l’Université de Neuchâtel, mandatée pour faire un état des lieux du mariage forcé dans le canton, relevait, sur la base de 21 cas, que la situation la plus fréquente concernait la difficulté pour la jeune fille de faire accepter le conjoint de son choix, et non le fait de rejeter une proposition de mari formulé par la famille. Le mariage forcé était en outre souvent utilisé pour remettre la jeune fille sur le droit chemin, quand elle avait des fréquentations qui ne plaisaient pas à la famille.


Conférence publique 21 septembre de 16 h 30 à 18 h, bâtiment administratif de la Pontaise, salle du 1er février 1959, Lausanne. Inscriptions: info.befh@vd.ch/021 316 61 24.

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