«Toutes ces femmes, ces cris, ces chants, ça fait du bien»

Grêve des femmesDes milliers de manifestantes et autant de destins, de difficultés et d’espoirs. Rencontres dans les rues de Lausanne.

Photos: CHANTAL DERVEY

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«Je pense à ma maman qui aurait sûrement aimé être là et participer. En 1991, j’avais défilé avec elle et mes trois sœurs. Je pense très fort à elle, aux discriminations qu’elle a subies pendant toute sa vie et aux injustices qui touchent encore les jeunes femmes aujourd’hui», lance Marie-Madeleine Fürbrunger (63 ans), croisée vendredi après-midi à Chauderon. «Qu’est-ce que vous avez envie de dire très fort?» lui avions-nous demandé, comme à des dizaines de femmes rencontrées.

Au-delà des slogans et des phrases toutes faites, beaucoup nous ont confié les injustices ou les violences dont elles ont été ou sont encore victimes. La révolte qui les anime. Leur espoir que les choses changent. Que les hommes comprennent. Que la société évolue enfin.

«J’en aurais tellement à vous dire!» lance Nawel Khemissa (36 ans), éducatrice et militante au POP: «Cette grève, c’est toutes les galères que j’ai endurées, avec les enfants élever, les emplois à temps partiel, le manque de places dans les crèches, les factures qui s’entassent… tout. Quand tu es une femme, les choses sont tellement plus compliquées.» Julie Gindro (15 ans), écolière à Morges, ne s’est pas encore coltinée ces difficultés-là, mais elle n'en revient pas «qu’en 2019 les femmes soient moins bien payées que les hommes». Sans compter que «les filles sont toujours jugées que pour leur habillement ou leur sexualité alors qu’on ne demande jamais rien aux garçons».

Linda Da Silva (52 ans), prof d’éducation physique, dit avoir cessé de croire depuis bien longtemps à l’égalité: «Les êtres humains ne seront jamais égaux entre eux mais ce que je réclame, au moins, c’est l’égalité des chances.» Il y a trop de différences de statut entre femmes et hommes, «il faut plus de justice», assure Madina Qadir (47 ans), Somalienne de Moudon, dans un français approximatif.

«Les violences que subissent les femmes et le harcèlement dont elles sont victimes me révoltent, c’est dégueulasse», explique Gisèle Friche (61 ans), employée d’une garderie d’intégration. Comme beaucoup de participantes, elle ne défile pas aujourd’hui pour elle, mais pour les autres: «Je ne suis heureusement plus victime de harcèlement, sourit-elle, les cheveux blancs sont un antidote efficace.»

Se mobiliser pour les autres, c’est aussi l’intention d’Anne Buholzer (42 ans), croisée à Pépinet. «Une copine m’a dit qu’elle a négocié avec son mari d’aller suivre un stage de danse de trois jours… Vous vous rendez compte? Il est temps de sortir de ces schémas de dépendance archaïques.» Sociologue, la Lausannoise considère être une citoyenne avant d’être une femme: «C’est une construction binaire. Il ne devrait pas y avoir de mouvement de femmes, cela devrait être le mouvement de tout le monde.»

Sur la place Saint-François, on avise un panneau avec une citation de Simone de Beauvoir: «Une femme qui n’a pas peur des hommes leur fait peur.» Celle qui le tient se nomme Vera Gerreiro (19 ans). «Je demande que plus personne n’ait peur et que nous puissions vivre ensemble dans l’amour et le respect.»

Crâne rasé, des bleus dessinés sur le visage et habillée de sous-vêtements, Nour Ben Ayed (23 ans) veut attirer l’attention sur le corps féminin, objet de convoitises ou de violences. «J’ai constaté qu’un simple crâne rasé peut mettre les gens mal à l’aise et susciter l’intolérance.» Thérapeute et sexologue, Izabela Redmer (48 ans) réfléchit à son slogan idéal. «L’égalité, encore!» finit-elle par dire, «parce que rien n’est jamais acquis. J’entends bien dans les récits qu’on me fait qu’il y a parfois un retour du machisme dans la jeune génération.»

En deuxième partie d’après-midi, l’ambiance s’échauffe à Saint-François. Des femmes plus âgées disent leur émotion d’être là. Parfois avec les larmes aux yeux. «On devrait manifester plus souvent pour dire qu’on en a marre d’être traitées comme des personnes inférieures», lance Monica Prodon (69 ans). «Il faut dire à nos filles de ne pas arrêter la lutte, il reste tant de choses à accomplir», considère Laurée Salamin (74 ans), ancienne municipale socialiste à Bussigny. «Toutes ces femmes présentes, ces cris, ces chants, ça fait du bien», souffle Caroline Vaney (38 ans). Heureusement, «des hommes sont également présents, c’est important qu’ils se sentent concernés», dit Ferisa Jasarevic (19 ans).

Croisée près de la Riponne, Virginie Rosé (47 ans) guide sa mère, qui habite le sud de la France, à travers Lausanne. «Non, je n’ai pas l’intention de participer à cette manifestation dit-elle, je ne suis pas vraiment féministe, bien que les différences dans les conditions de travail entre hommes et femmes soient grandes dans les entreprises.» On croise les deux femmes un peu plus tard dans la manifestation de Saint-François. «Nous avons changé d’avis, dit Virginie Rosé. Finalement, c’est important d’être là.»

Créé: 15.06.2019, 00h26

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Madina Qadir, de Moudon

Nour Ben Ayed, de Lausanne

Izabela Redmer, de Lausanne

Monica Prodon, de Lausanne

Caroline Vaney, de Cheseaux

Ferisa Jasarevic, de Lausanne

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