Pour en finir avec les souffrances des soignants

SantéUne enquête fait l'état des lieux des violences des patients à l'encontre des personnels dans les EMS et les soins à domicile. Des lacunes de formation sont identifiées; les directions sont renvoyées à leurs responsabilités

Sans être alarmant, le phénomène est quotidien dans le canton de Vaud.<br />
Dessin: Bénédicte

Sans être alarmant, le phénomène est quotidien dans le canton de Vaud.
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Dix ans. C’est le temps qui a passé pour qu’une réponse soit apportée aux questions posées par le médecin et député vaudois Philippe Vuillemin (PLR) à propos d’un sujet sensible, presque tabou: la souffrance des soignants dans les EMS et dans les soins à domicile, quand ils sont victimes d’agressions de la part de leurs patients. Le rapport adopté à ce sujet cet été par le Conseil d’Etat atteste que le problème est désormais pris au sérieux. Une enquête approfondie fait un tableau de la situation. Des recommandations seront faites d’ici au printemps 2018.

«Cette étude était utile, souligne le chef de la Santé publique, Pierre-Yves Maillard, elle montre toutefois que la situation sur le terrain n’est pas alarmante.» Il est constaté que, dans l’ensemble, cela se passe plutôt bien. Mais la violence à l’égard des employés – les soignants et aides-soignants sont les plus exposés – est toutefois une réalité quotidienne. Les insultes sont fréquentes; les menaces et intimidations ne sont pas rares. Les agressions physiques sont plus rares mais quand elles surviennent elles sont spécialement traumatisantes. Comme près de 90% des soignants sont des femmes, le harcèlement sexuel est un problème récurrent et toujours embarrassant.

«Il n’y a pas de baguette magique pour exclure l’agressivité de certains patients et proches», souligne le conseiller d’Etat. Cette violence est «compréhensible si l’on considère qu’elle est une forme de réponse humaine à la perte d’autonomie, de liberté, d’intimité et de repères qu’impliquent le vieillissement et la vie dans un EMS», écrit le Conseil d’Etat dans son rapport.

Protéger les professionnels

Le gouvernement prend acte que les partenaires proposent déjà des réponses appropriées pour protéger leurs employés. Mais ces mesures, on s’en rend mieux compte aujourd’hui grâce à l’enquête menée dans le canton, sont «disparates». Pierre-Yves Maillard souligne: «Les employés se sentent en majorité soutenus dans leurs institutions, mais un effort pour généraliser les bonnes pratiques est souhaitable. Le rôle des cadres est essentiel pour soutenir les professionnels qui sont exposés à l’agressivité verbale ou physique, dont les effets peuvent être délétères.»

«Une part de cette agressivité est admise par les personnels des EMS car elle est étroitement associée à des pathologies dont souffrent certains résidents», fait remarquer François Sénéchaud, secrétaire général de l’Avdems, faîtière des EMS vaudois. Il salue la qualité du travail des collaboratrices et collaborateurs en EMS et rappelle le soutien de son association notamment en matière de formation.

Plusieurs cours proposés par le centre de formation de l’Avdems dédient déjà un module à la question de la violence faite aux soignants. Néanmoins, le besoin de proposer un cours spécifique sur cet enjeu est désormais reconnu. Cette future formation visera de manière large tous les collaborateurs des EMS, aussi bien au niveau des directions et des cadres que des soins, de l’animation, de l’intendance, des services techniques. En cours d’élaboration, cette formation cherchera à améliorer le comportement de l’employé avant l’incident (pour le prévenir), pendant l’incident (comment gérer le moment de crise dans la relation soignant-soigné) et après l’incident (comment en parler dans son institution, quel soutien obtenir, comment reprendre le travail).

L’enquête commandée par l’Etat montre notamment qu’une minorité d’employés dans les EMS et les soins à domicile ont reçu une formation spécifique sur la violence dans la relation de soins. Près de 80% des personnes interrogées jugent souhaitable de recevoir une telle formation. Il y a là, de toute évidence, matière à améliorer les pratiques.

L’offre de cours est typiquement un sujet qui sera discuté avec les partenaires au sein du groupe de travail que le Service de la santé publique va maintenant conduire. L’Avdems et la faîtière des soins à domicile, l’Avasad, proposent des formations, mais d’autres prestataires – les HES par exemple – pourraient être aussi concernés. «La convention collective soutenue par l’Etat garantit 1% de la masse salariale pour la formation. On devra donner une importance à ce thème dans les programmes proposés», soutient Pierre-Yves Maillard.

«Je ne veux pas une judiciarisation de la santé», prévient le conseiller d’Etat. Il n’est donc pas question de pousser l’employé à déposer des plaintes pénales après un incident. Par ailleurs, il est important que les faits violents sur des patients soient bien documentés pour discuter de l’opportunité de modifier la prise en charge du patient agresseur.

Une parole libre et entendue

Autre souci du conseiller d’Etat: que la parole des employés victimes de violence soit libre, dans des lieux d’échange où ils se sentent écoutés en confiance. «La parole des personnels n’est pas toujours entendue. La culture professionnelle est de supporter et de ne pas trop se plaindre. Une possibilité de signaler une souffrance non traitée par la hiérarchie directe doit exister, via des représentants du personnel par exemple.» De l’avis de François Sénéchaud, le colloque quotidien autour des patients d’un EMS reste le lieu privilégié d’un échange où l’employé victime doit pouvoir dire en toute confiance ce qui s’est passé: «La discussion avec les pairs est le meilleur soutien pour gérer l’incident et le dépasser.»


1500 personnes interrogées

«La plus large» enquête en Suisse

En Suisse, c’est la plus large étude du genre, qui documente de manière détaillée la réalité des agressions en tout genre dont les employés des EMS et des CMS (les intervenants dans les soins à domicile) sont victimes au quotidien. L’Etat de Vaud a mandaté l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive (IUMSP). C’est son Centre d’évaluation et d’expertise en santé publique qui a fait le travail d’enquête sur le terrain, puis de restitution dans un rapport final, «Violence à l’encontre du personnel des EMS et des CMS du Canton de Vaud», rendu public cet été.

Pour voir l'infographie en grand, cliquez ici.

L’enquête s’est déroulée en mars 2017. Les questions ont porté sur deux thèmes: d’une part la prévalence des agressions (insultes, menaces et agressions physiques); d’autre part le spectre des mesures mises en place dans les institutions pour prévenir les incidents contre le personnel et les gérer quand ils surviennent.

Les résultats confirment que les actes réguliers de violence sur les personnels sont une réalité. Toutefois, le tableau «n’est pas alarmant». Les personnels ont une résilience à ces faits désagréables. Seulement un tiers des incidents sont vécus comme «très gênants». Les arrêts de travail consécutifs à de tels incidents sont rares: 5%. Dans 50% à 60% des cas, un soutien existe sous la forme d’une discussion avec un collègue. Moins de la moitié des incidents (44% dans les CMS, 32% dans les EMS) remontent à la hiérarchie supérieure pour faire l’objet d’un entretien.

Fait majeur, seulement un employé sur cinq a reçu une formation spécifique à ces incidents. En revanche, le besoin de recevoir une formation ad hoc, pour se sentir plus à l’aise quand l’incident survient, est exprimé par 80% des répondants.

Au total, 1592 personnes ont été interrogées. Le taux de réponse a été un peu plus élevé dans les CMS (66%) que dans les EMS (47%).

La palette des métiers représentés dans l’enquête est large: soignants et aides-soignants, en contact direct avec les patients, forment la majorité des répondants. La surreprésentation des femmes est typique du domaine des soins. La moitié des répondants ont plus de 45 ans; un tiers entre 35 et 45 ans. La majorité des répondants travaillent à un taux de 80% et plus.

(24 heures)

Créé: 30.08.2017, 06h48

«Les directions d’EMS ne sont pas toujours conscientes de la réalité sur le terrain»

La patience est la mère de toutes les vertus. Fort de cette sagesse, le Dr Philippe Vuillemin applaudit au résultat, «tardif mais substantiel», de son intervention pour que l’Etat se soucie enfin de la souffrance des soignants. «Mon postulat avait surpris et même dérangé. Je n’en veux pas à l’Etat d’avoir pris son temps. Je suis plutôt content du résultat et de l’esprit constructif pour améliorer la situation», commente le député PLR. Voilà qui augure bien des travaux de la commission spécialisée sur la santé du Grand Conseil. Ce vendredi elle tient sa première séance en vue de statuer sur le rapport du Conseil d’Etat.

Généraliste à Lausanne, Philippe Vuillemin est le médecin de référence de plusieurs EMS. Il a été un protagoniste en vue des discussions sur la maltraitance faite aux pensionnaires d’EMS. Des lois ont été modifiées pour renforcer la surveillance des établissements, il s’en félicite. Mais ses longues années de pratique lui ont fait voir l’autre facette du problème: la souffrance des soignants en proie à l’agressivité des résidents et de leurs proches. «Il faut du courage pour traiter cet aspect de la relation de soins.»

Aujourd’hui, il a «bon espoir» que l’on ne va pas en rester à un solide état des lieux. «Il ne faut pas légiférer, mais ce serait bien d’aboutir à une norme réglementaire qui édicte quelques bonnes pratiques à déployer dans tous les établissements du canton.» Il parle d’une «nécessaire clarification» de principes qui sont «à peu près connus mais pas toujours appliqués».

Il se dit témoin d’incidents toujours plus fréquents avec des proches de résidents en home. Ceux-ci sont souvent impuissants, en plein désarroi, et ils culpabilisent. Trop souvent ils ne sont pas préparés à ce qui arrive à leur proche parent, et réagissent mal.

Son expérience lui fait aussi penser que la formation des personnels est «globalement bonne, les déficits ne sont pas si grands». En revanche, au sein des directions d’EMS, «on n’est pas toujours conscient de ce qui se passe sur le terrain. Là, il y a des progrès à faire.» Le Dr Vuillemin plaide pour un dialogue accru entre tous les acteurs, les soignants, les résidents et leurs proches. «Surtout au début du placement, pour désamorcer les malentendus et la dimension émotionnelle de l’affaire.»

Le Dr Vuillemin a encore le sentiment qu’il faudrait parfois ne pas craindre de rappeler l’existence de la voie judiciaire. Il songe à des situations «intolérables» de harcèlement sur des soignantes. A l’entendre, on laisse parfois pourrir des situations trop longtemps. Idem quand des mesures d’éloignement d’un proche du résident semblent s’imposer ou sont envisagées. Le sujet reste délicat, l’Etat est très prudent, témoigne le Dr Vuillemin. Trop prudent? La balance entre l’obligation de délivrer les soins et la protection des employés reste un exercice délicat à conduire, et les décisions sont toujours difficiles à prendre.

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