Forcé de vendre ses vaches par un marché impitoyable

AgricultureLa mort dans l’âme, Jacques Ravey, de Valeyres-sous-Rances, a mis ses bêtes aux enchères. Il renonce à la production laitière, plus assez rentable

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L’émotion était vive, vendredi, à l’Ecole d’agriculture de Grange-Verney à Moudon. Sous un soleil éclatant mais dans un froid mordant, soixante vaches et veaux étaient mis aux enchères dans la cour. Parmi elles, les 41 bêtes de Jacques Ravey, de Valeyres-sous-Rances.

L’agriculteur de 52 ans vendait tout son troupeau. Il a décidé d’arrêter la production laitière, plus assez rentable, comme beaucoup d’autres l’ont fait avant lui. Cette annonce a touché les quelque 200 paysans présents. Ils venaient acheter ses bêtes pour compléter leur cheptel. Mais certains redoutent de se retrouver bientôt dans la même situation.

A 13 h, ses vaches entrent une à une, calmement, dans un rond de sciure, le ring. «Elles sont belles. Mais elles ne sont plus à moi», souffle Jacques Ravey, stressé, les yeux rougis cachés derrière des lunettes de soleil. Il les verra défiler pendant près de trois heures, avec un pincement au cœur. Les prix s’envolent, le speaker fait grimper les mises. Ses vaches repartiront dans des bétaillères aux quatre coins du canton.

Quand elles passent devant lui, Jacques Ravey ne peut s’empêcher de les caresser sur le dos une dernière fois. «J’ai toujours pensé que je trouverais une solution pour les garder», admet-il, la voix coupée par l’émotion. Il redoute le moment où il verra son écurie vide. Pourtant, il en a l’habitude: l’été, ses vaches montaient à l’alpage à la Vallée-de-Joux ou à L’Etivaz. Mais cette fois, c’est différent. Il sait qu’elles ne reviendront plus. «Ça va faire un vide.»

Il a voulu tenir le plus longtemps possible. Finalement, il a «craqué» début mars, sous la charge de travail, lui qui possède aussi 35 hectares de cultures et 5 hectares de vignes. «Cette vente n’est pas un coup de tête, j’y pense depuis longtemps. Je trayais presque uniquement pour le plaisir. Les vaches rythment la journée d’un paysan, demandent beaucoup de temps, alors qu’elles ne rapportent pas grand-chose. En plus, mon écurie ne répond plus aux normes légales sur la protection des animaux.» Il a donc renoncé au métier d’éleveur, pour devenir «simple» agriculteur.

La pression sur les agriculteurs est trop forte. Le faible prix du lait industriel (moins de 60 ct. le litre) ne lui a pas permis de construire une écurie moderne hors du village pour faciliter son travail, qui se fait encore à la fourche. Elle n’aurait pas été rentable. Il n’a pas pu engager un apprenti non plus. «Mon fils aurait bien repris l’exploitation, mais il n’a que 12 ans. Je ne peux pas attendre dix ans dans ce contexte. C’est un échec, celui de la politique agricole.»

Tout un patrimoine
Il a donc dû laisser partir Maryline, Azzaro – sa préférée, «celle qu’il faut bien attacher pour éviter qu’elle ne se balade à la recherche de foin» – ou encore Caramel. Plus de quarante red holstein ont été mises à la vente par lignée. Le plus jeune veau avait tout juste 5 jours. «Ce bétail représentait mon patrimoine et celui de mes cinq enfants.»

Pendant une semaine, il a bichonné ses protégées. Pédicure, shampoing, tonte et un dernier coup de brosse avant d’entrer sur le ring: elles ont eu le droit à un toilettage en ordre. A 16 h, c’est terminé. Toutes ont trouvé un nouveau propriétaire. Il est reparti avec leurs papiers, de véritables CV. «Ce n’est pas une page qui se tourne, mais un livre qui se ferme», conclut Jacques Ravey, soulagé, lessivé. Il a su retenir ses larmes jusqu’au bout.

Vidéo: Joël Burri/24heures


Paradoxe: les laitières sont prisées

Les exploitations laitières disparaissent dans le canton. En 2009, il en comptait 1642. En 2011, il n’en restait plus que 1532, selon l’Office fédéral de la statistique. Cette tendance se poursuit, note l’Union suisse des paysans. Pour pérenniser la production laitière indigène, Eric Jordan, directeur de la fédération Prolait, estime que le prix du litre actuel devrait être augmenté de 10 à 15 ct. «Si le lait se vendait à 65 ou 70 ct. le litre, ce serait raisonnable. Il n’est aujourd’hui pas suffisant (moins de 60 ct.). Imaginer le vendre à 1 fr. est à mon avis peu réaliste.»

Paradoxalement, les vaches laitières se vendent bien. Très bien, même. «Vendredi, elles ont été vendues environ 500 fr. de plus qu’il y a deux mois (parfois jusqu’à plus de 4000 fr.), note Olivier Chambaz, président de la Fédération vaudoise des syndicats d’élevage. Il est difficile de savoir si cette tendance va durer.» Selon lui, ces prix s’expliquent aussi par la bonne génétique des vaches vendues. «Les paysans ont besoin de bonnes laitières pour leur exploitation, conclut-il. Ils préfèrent avoir des veaux pour la viande et acheter des laitières.»

Créé: 20.03.2013, 07h11

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