«Ma formation de biologiste m'aidera à diriger l'Université de Lausanne»

SuccesionL'UNIL propose au Conseil d'Etat de nommer Nouria Hernandez comme rectrice. Interview.

Nouria Hernandez a envisagé pour la première fois d’être rectrice de l’UNIL à la fin du mois d’avril.

Nouria Hernandez a envisagé pour la première fois d’être rectrice de l’UNIL à la fin du mois d’avril. Image: Florian Cella

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«J’aurais dû m’attendre à devoir répondre aux médias…» Ce vendredi, au lendemain de son élection à la tête de l’Université de Lausanne, Nouria Hernandez se débat avec un agenda surchargé par ses activités ordinaires de professeur en biologie. Avec en particulier une soutenance de thèse en génétique moléculaire. Après tout, elle ne succédera effectivement au recteur Dominique Arlettaz que dans une année, en août 2016. Le gouvernement cantonal doit d’ailleurs encore avaliser sa désignation par le Conseil de l’UNIL, qui s’est prononcé en sa faveur par 26 voix sur 39. Deux autres candidats étaient en lice. L’un, Fabien Ohl, provenant des Sciences sociales et politiques. L’autre, Solange Gnernaouti, des Hautes études commerciales. Nouria Hernandez trouve quand même le temps d’expliquer comment elle voit son nouveau rôle.

- Quand avez-vous envisagé de devenir rectrice?
- A la fin du mois d’avril, lorsque j’ai reçu un mail du président de la commission de sélection constituée par le Conseil de l’UNIL pour susciter des candidatures. Ma première réaction a été de le refermer en me disant que je ne l’avais pas lu. Mais l’interrogation s’est imposée à moi.

- Comment y avez-vous réfléchi?
- J’ai entrepris de consulter des gens pour comprendre à quoi sert un recteur. Président de l’Université de Zurich, Michael Hengartner m’a répondu par une question: «Qu’est-ce qui t’intéresse le plus, tes recherches en particulier ou la recherche en général?» J’y ai réfléchi pendant une semaine, en sachant que mon engagement impliquerait la fermeture de mon laboratoire, auquel collaborent une dizaine de personnes.

- Qu’est-ce qui a fait pencher la balance?
- L’an dernier, en quittant la direction du Centre intégratif de génomique, que j’ai assumée pendant dix ans, j’avais pris la décision de me concentrer jusqu’à la retraite sur mes recherches consacrées à l’expression des gènes. Mais j’ai fini par me dire que j’aurais davantage d’impact comme rectrice.

- L’élection d’une femme à ce poste est présentée comme un événement. N’est-ce pas une forme de sexisme?
- Non. La proportion des femmes dans le corps professoral de certaines facultés reste inférieure à 20%. Une de mes priorités sera d’atteindre la parité.

- Et votre qualité de biologiste, en quoi compte-t-elle dans votre élection?
- Peut-être une certaine notoriété que j’ai acquise dans mon secteur de recherche a-t-elle joué. Tout comme mon expérience de gestion que j’ai acquise comme directrice du Centre intégratif de génomique, qui rassemble 14 professeurs et 200 collaborateurs. Mais le plus fondamental tient à la nature de la formation du biologiste. Elle combine la méthode scientifique et l’intuition dans la mesure où le développement du vivant ne répond pas qu’à une stricte logique, comme en témoigne la multiplicité des formes qu’il prend.

- En quoi cette compréhension influera-t-elle sur votre mission de rectrice?
- Cela m’amène à m’interroger sur le futur de la société humaine. Il est absolument essentiel que nous réfléchissions aux façons de dépasser l’immédiateté qui conditionne nos modes de vie et de production. Plus que toute autre université de Suisse, l’UNIL s’est engagée dans le sens du développement durable. Elle se distinguera en poursuivant sur cette voie.

- Votre faculté, celle de biologie et médecine, s’étend au CHUV. Les énormes enjeux de santé qui s’y attachent n’ont-ils pas conditionné votre désignation?
- Les moyens de cette faculté se sont beaucoup renforcés depuis que l’UNIL a choisi les sciences de la vie comme pôle d’excellence. Ce mouvement va se poursuivre, par exemple dans le domaine de l’oncologie grâce à la Fondation Ludwig, qui a choisi Lausanne comme pôle européen. Au sein de cette faculté, il faudra toutefois encore des efforts pour que les fondamentalistes de la recherche et les cliniciens de la santé se comprennent mieux.

- Comme rectrice, n’allez-vous pas favoriser cette faculté dans la mesure où vous la connaissez mieux que les autres? - Les autres facultés ont témoigné d’une certaine crainte à cette idée. Mais si l’UNIL se fixe pour objectif de réfléchir à des modèles de société différents de celui de la croissance illimitée, elle continuera à développer ce pôle d’excellence que sont déjà les sciences sociales et politiques. Jeudi, devant le Conseil de l’UNIL, j’ai pris l’exemple de la Faculté de théologie et de sciences des religions, que je souhaite voir se développer. Le rapport au fait religieux se complexifie sous l’effet des migrations, avec par exemple le débat autour de l’islam. Il est du devoir de l’Université d’apporter un regard scientifique sur de telles questions. D’une manière générale, je considère qu’elle y parviendra en développant les approches interfacultaires.

- Ce programme transversal influencera-t-il l’organisation de votre rectorat?
- Je ne crois pas en l’efficacité d’une direction top down. Les facultés doivent pouvoir développer leur culture propre. J’ai une année pour constituer l’équipe de vice-recteurs qui les représentera le plus équitablement possible, de façon à ce qu’elles puissent s’identifier à notre programme.

- A propos de croissance, n’y a-t-il pas une limite à celle de l’UNIL?
- Je suis fondamentalement opposée au numerus clausus pour l’avoir vécu en Allemagne, où j’ai fait mon doctorat. Il faudra néanmoins que l’UNIL trouve une juste taille qui lui permette d’entretenir la qualité de ses compétences dans le cadre d’un système fédéral qui marche extrêmement bien. Cela passera certainement par une accentuation des spécialisations. En outre, il faudra mettre en place des cours pour que les étudiants puissent se familiariser avec la possibilité de créer leur propre entreprise, comme cela se fait à l’EPFL.

Créé: 26.06.2015, 22h06

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Un parcours dans le monde du vivant

Nouria Hernandez est née en 1957 à Chêne-Bougeries, dans l’agglomération genevoise. Petite, elle adorait les animaux. Tout naturellement, adolescente, elle s’est vouée à la défense de l’environnement. Mais ses aspirations n’ont pas tardé à se préciser encore. «J’ai été transportée par mon premier cours de biologie moléculaire au collège Calvin.» Dès lors, elle s’est plongée dans les plus profonds mystères du vivant. Et les étapes se sont enchaînées. Maturité latine, diplôme de biologie à l’Université de Genève, doctorat à Heidelberg. Et c’est le grand saut transatlantique, avec un stage à Yale qui se prolongera pendant quatre ans. Retour d’abord en Suisse, puis en Allemagne. «J’avais déjà l’intention de diriger mon propre groupe de recherche, non sans éprouver un sentiment d’inquiétude à cette idée.» Faute de trouver des conditions propices en Europe, elle retourne aux Etats-Unis, où le Cold Spring Harbor Laboratory, en plein développement, ne tarde pas à lui offrir un poste de «stuff investigator». «Un lieu splendide sur l’île de Long Island.» Elle y a rencontré son mari. Qui dirigera l’Ecole de biologie de l’UNIL jusqu’à fin 2015. Car, entre-temps, son épouse l’a convaincu de venir s’installer au bord du Léman avec leurs deux enfants. «Pour le décider, la vue sur le lac a été décisive», assure Nouria Hernandez. C’était en 2004. L’année suivante, l’Université de Lausanne confiait à la chercheuse la direction de son Centre intégratif de génomique. «Cela a été une surprise totale.» Exactement comme pour cette aventure qu’elle va commencer au titre de rectrice.

Réactions

L’Association du corps intermédiaire et des doctorants de l’Université de Lausanne (Acidul) voit plutôt d’un bon œil la nomination de Nouria Hernandez. «Durant les auditions, elle a clairement montré qu’elle se préoccupait des conditions de travail du corps intermédiaire, relève Nicolas Turtschi, délégué d’Acidul au Conseil de l’Université. Elle a connaissance des contrats précaires, des conflits, des problèmes de mobbing et de harcèlement au sein de l’institution.» La future rectrice semble avoir rassuré par son ouverture d’esprit. «Elle vient de la biologie, du monde scientifique, où la recherche est très compétitive, relève Nicolas Turtschi. Mais elle nous a démontré qu’elle est capable de comprendre d’autres cultures de recherche, comme en théologie ou en lettres.» Le syndicat Sud Etudiants et Précaires est, lui, plus méfiant. «Nous avons la politesse de lui souhaiter bon courage, mais il n’y aura pas d’état de grâce, prévient Arthur Auderset. Si elle souhaite mener une politique qui soumet toujours plus l’Université aux intérêts de l’économie privée, comme cela se passe partout en Europe, nous la combattrons.» Quant à la Fédération des associations d’étudiants (FAE), elle indique que son comité se réunira mardi afin de se déterminer sur un éventuel commentaire concernant l’élection de Nouria Hernandez.

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