La fronde s'organise pour rétablir le prix du lait

VaudLes initiatives se multiplient afin de rendre le litre plus équitable que la misère payée aujourd'hui. Des paysans morgiens sont les premiers à passer de la théorie à la pratique.

Serge André, Guy de Charrière et Pierre-Alain Urfer (de g. à dr.)

Serge André, Guy de Charrière et Pierre-Alain Urfer (de g. à dr.) Image: PATRICK MARTIN

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Ce n’est pas un scoop: depuis plusieurs années, le prix du litre de lait payé aux producteurs est en chute libre, au point d’atteindre 54,7 centimes en moyenne dans le canton l’an dernier. Une situation qui n’est plus tenable pour bon nombre d’éleveurs. À tel point que beaucoup ont déjà mis la clé sous le paillasson.

Une fatalité? Pas pour tout le monde. Un projet novateur – et déjà dans les rayons – vient de voir le jour dans la région morgienne. L’idée est simple: rémunérer les producteurs à un prix acceptable à travers le label Laitspoir. «La libéralisation de ce marché a créé une forte pression sur les prix, au détriment des éleveurs», estime Pierre-Alain Urfer, agriculteur et ancien député de Champvent, à l’origine du projet. «Les producteurs de lait sont nombreux à mettre un terme à leur activité, et si l’on continue comme ça, il y a un risque de pénurie à l’avenir dans le pays.» C’est dans cette optique que le concept a vu le jour. Et d’ajouter: «Une étude de la Fédération romande des consommateurs l’affirme: si la traçabilité est totale, le consommateur est prêt à payer plus pour un même produit.»


Lire l'édito: La boille à lait ne veut pas de son requiem!


Pour mener à bien son idée, Pierre-Alain Urfer – qui précise ne rien gagner dans l’affaire – a approché la Fromagerie André à Romanel-sur-Morges. Le contact est fructueux. «Je suis allé voir nos douze fournisseurs de lait qui se sont tout de suite montrés très intéressés, relève le fromager Serge André. Il faut dire que, sur les 3,2 millions de litres qu’ils nous livrent, nous n’en transformons que 2,6 en tomme, vacherin Mont-d’Or ou mozzarella. Le solde est revendu à l’industrie à un tarif dérisoire, environ 40 centimes.»

Un montant nettement insuffisant que le label souhaite corriger. «Nous rémunérerons les producteurs à hauteur de 70 centimes par litre, précise l’instigateur de la démarche. C’est un prix correct, d’autant qu’ils ne paieront pas de cotisations et qu’ils n’ont aucun investissement à faire.» C’est la fromagerie qui se charge de tout, ou presque. Pour annoncer en grande pom­pe le lancement du Laitspoir, il fallait trouver un partenaire prêt à commercialiser le produit. «Pour que ça en vaille la peine, nous devions toucher le plus grand nombre de consommateurs, relate Pierre-Alain Urfer. Même s’il a été compliqué de dénicher un grand distributeur, nous avons finalement trouvé une oreille attentive du côté de Coop.» Cette dernière a ainsi lancé la bouteille de Laitspoir mercredi dans les rayons d’une vingtaine de magasins entre Signy et Prilly.

Animaux bien traités

Une fois les frais liés à l’emballage, au transport, au conditionnement ainsi que la marge du revendeur additionnés, la bouteille d’un litre est vendue au prix de 1 fr. 80. «Outre le fait de payer correctement les producteurs, nous avons ajouté dans nos critères le respect des animaux. Mais notre objectif n’est pas de faire du lait plus blanc que blanc, avec des conditions qui généreraient des coûts importants», ajoute Pierre-Alain Urfer.

À moyen terme, les parties prenantes ont l’espoir d’écouler 1000 litres par jour via ce canal. Reste désormais à savoir si les consommateurs seront sensibles à cette cause. «Si l’on veut conserver une production laitière, on se doit de trouver de nouveaux débouchés pour nos exploitations», conclut Guy de Charrière, président du groupement de producteurs qui vendent leur lait à la Fromagerie André. «Nous étions 32 en 1998, nous ne sommes plus que 12 aujourd’hui.» Un constat qui ne signifie pas une baisse de la production, les vaches ayant été reprises au fil du temps par les rescapés de la traite, dont les étables sont pleines.

Une demi-mesure

Du côté du syndicat Uniterre, on salue chaque démarche qui permet de rehausser le prix du lait, avec un sérieux bémol. «C’est un début, mais le montant avancé par ce projet ne couvre toujours pas les coûts de production et l’accepter revient à baisser les bras», fulmine Berthe Darras, secrétaire syndicale de l’organisation paysanne. «Les études démontrent que le juste prix est de 1 franc et nous ne devons pas lâcher, même si la Confédération s’en lave les mains.»


«À la Palud, les gens font la queue avec leur bouteille»

L’agriculteur Patrick Demont rencontre un grand succès en vendant le lait en vrac au marché de Lausanne.

Samedi dernier, juste au-dessus de la fontaine de la Palud, on se serait cru à la vente des billets du Paléo. «Armés» de leurs bouteilles vides, des dizaines de badauds faisaient la queue devant une remorque et une boille à lait, celle de Patrick Demont. «C’est comme ça tout le temps», sourit le fermier du Domaine des Saugealles, propriété de la Ville de Lausanne, qui fait de la vente directe depuis neuf ans. «Après la grève du lait, il fallait réagir et trouver des débouchés. Ou alors arrêter, comme beaucoup l’ont fait.»

Aujourd’hui, sa démarche lui permet d’écouler 20% de sa production, mais surtout de réaliser 50% de son chiffre d’affaires, puisque c’est lui qui fixe le prix de ses produits désormais complétés par de la crème ou des yogourts maison. «Je vends le litre 1 fr. 80 avec la bouteille et 30 centimes de moins quand les gens viennent faire remplir la leur. À la fin il me reste environ 1 franc.»

S’il ne cache pas qu’il doit payer de sa personne et effectuer un grand nombre d’heures à l’inverse du camion de l’industrie qui se déplace pour prélever l’or blanc, Patrick Demont estime que c’est une des seules façons d’obtenir un prix du lait digne. L’initiative des Morgiens? «C’est cool et une piste qui semble intéressante. Et surtout si Serge André est l’interlocuteur car il est sérieux. Mais pour avoir négocié avec les grands distributeurs du temps où je militais pour le syndicat Uniterre, je sais que le risque de se faire bouffer est grand. Ils devront être très stricts avec eux.» (24 heures)

Créé: 17.05.2018, 06h44

À la traîne, la Suisse se réveille enfin

Alors que des labels fleurissent un peu partout en Europe, que paysans et distributeurs se mettent autour de la même table dans un climat qui reste tendu, plusieurs projets en sont encore à la phase théorique dans notre pays. En février, un groupement d’agriculteurs lançait l’opération «Fair». L’idée est de réclamer un prix au litre de 75 centimes «si le projet est mis en œuvre», puisque celui-ci en n’était qu’à son démarrage.

Dans la foulée, le syndicat Uniterre place la barre à 1 franc et a déposé en ce sens, le 27 mars, une pétition qui a récolté 24 945 signatures en quatre mois. Cette dernière demande à la Confédération d’appliquer la loi sur l’agriculture en prenant des mesures permettant de respecter ce prix, mais quand?

Pendant ce temps, la France se targue de multiples initiatives et labels dont elle a le secret, à l’image de «C’est qui le patron?!» Ce dernier a permis de doubler le revenu réellement versé aux producteurs de lait (ainsi que d’autres produits), mais à un tarif qui demeure encore plus bas – 50 centimes environ – que celui dont les paysans suisses ne veulent plus.

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