Leur fusée vise les étoiles avec les moyens du bord

ScienceEn République démocratique du Congo, Jean-Patrice Keka développe des fusées depuis plus de dix ans. Ses projets, qui cherchent des financements, suscitent l’admiration des spécialistes.

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Ils rêvent d’espace avec des moyens dérisoires. En République démocratique du Congo (RDC), le programme spatial est loin de ce qui se fait à la NASA, à l’Agence spatiale européenne ou encore chez SpaceX. Aux projets portés par des centaines de millions de dollars et accompagnés de milliers d’ingénieurs travaillant dans des salles climatisées, le pays d’Afrique centrale répond par le système D. Là-bas, l’ingénierie spatiale et le programme de recherche astronautique se résument en deux mots: débrouille et récupération.

Un seul regard aux fusées développées sur place dans le cadre du programme privé Troposphère suffit à s’en convaincre. Des boîtes de lait en poudre empilées font office de fuselage, des composants électroniques récupérés sur des téléviseurs trouvés à la décharge font fonctionner l’ensemble et un système artisanal avec pinces à linge permet aux étages de la fusée de se séparer. Le tout est propulsé grâce à un carburant maison, dont la recette est tenue secrète pour ne pas être détournée en vue de fabriquer des explosifs.

L’histoire a tendance à faire sourire, certaines vidéos de tentatives hasardeuses font d’ailleurs le bonheur des internautes et totalisent plus d’un million de vues. Il n’empêche, l’aventure spatiale sauce congolaise fait dans la haute technologie et peut se targuer de réussites non négligeables, à l’image du lancement de Troposphère 4. En 2008, ce prototype de 200 kilos a atteint la vitesse de Mach 2,7 et l’altitude de 15 km en moins de 50 secondes.

«Ils ont beaucoup de courage et leur projet prouve que l’espace n’est pas réservé aux grands acteurs du secteur, américains, russes ou européens. Les fusées congolaises atteignent aujourd’hui la haute atmosphère. Ce n’est pas encore l’espace, mais c’est la bonne direction»

Les spécialistes du secteur ne s’y sont pas trompés ( lire ci-dessous ). À commencer par le premier expert en la matière du pays: Claude Nicollier. «Ils ont beaucoup de courage et leur projet prouve que l’espace n’est pas réservé aux grands acteurs du secteur, américains, russes ou européens. Il y a un véritable enthousiasme pour l’espace, et c’est une très bonne chose que d’autres pays veuillent participer à cette aventure. Ils y acquièrent des compétences techniques. Les fusées congolaises atteignent aujourd’hui la haute atmosphère. Ce n’est pas encore l’espace, mais c’est la bonne direction», observe le spationaute, admiratif.

Retombées technologiques

Depuis plus de dix ans, le programme spatial congolais, non étatique, est porté par un homme: Jean-Patrice Keka. Ingénieur en mathématique et physique, diplômé de la Faculté des sciences de Kinshasa, le chercheur dirige l’entreprise Développement Tous Azimuts (DTA), active dans des domaines aussi variés que l’énergie solaire, le renflouement de cargos immergés et Keka Aerospace, sa division spatiale.

Passionné par l’espace, Jean-Patrice Keka a aussi à cœur d’œuvrer pour son pays, miné par les crises. «Mon projet doit permettre aux jeunes de se projeter dans l’avenir. Il s’agit de les faire rêver autour de grands projets et de susciter des vocations. À chaque lancement, de jeunes Congolais décident d’embrasser des études scientifiques. C’est très important pour notre pays, qui en a grandement besoin, souligne le scientifique, dont les efforts portent déjà leurs fruits.

Mon prochain projet prévoit de lancer des minisatellites. Pour y arriver, j’ai créé une petite entreprise qui emploie une dizaine de personnes. Dans cette start-up, nous développons également des kits solaires et des systèmes d’alimentation. Les retombées technologiques sont déjà palpables.»

Dans le futur projet qu’évoque le directeur de Keka Aerospace, il est toujours question de fusées, mais l’objectif est cette fois nettement plus ambitieux. Avec Troposphère 6, en phase finale de réalisation, c’est une fusée de trois étages haute de 15 mètres que Keka Aerospace prévoit d’envoyer dans l’espace, à 200 km de la terre. Une altitude à partir de laquelle un satellite prendra des photos du sol, avant de retomber. Mais, pour ce genre de mission, le système D n’est plus possible: la construction de la fusée nécessite des matériaux chers et la location de machines de haute précision.

Campagne de crowdfunding

C’est là qu’intervient le metteur en scène lausannois Christian Denisart. Amoureux de la conquête spatiale et tombé sous le charme de ce projet auquel il a décidé de consacrer un documentaire avec le réalisateur Daniel Wyss, le Vaudois s’est rendu trois fois sur place depuis 2015. «Il y a un côté Rasta Rocket dans leur projet, mais ils sont admirables. On loue leur côté débrouillard, mais ils n’ont pas le choix, soupire Christian Denisart, qui ne peut s’empêcher de relever l’ironie qui se cache derrière ces fusées recyclées.

Le sol de la RDC est incroyablement riche, mais pillé depuis des siècles. C’est le cas du cuivre, qui est exporté vers la Chine, où il sert aux composants qui partent ensuite en Corée du Sud. Là, il finit dans les téléviseurs qui sont vendus en Europe. Avant de revenir polluer les décharges africaines à ciel ouvert des années plus tard. Où, enfin, ils sont récupérés pour servir au programme spatial congolais.»

Pour aider Jean-Patrice Keka et son équipe, le réalisateur et l’association Les Amis de Keka Suisse lancent une campagne de financement participatif afin de récolter les 50 000 francs qui permettraient à l’improbable programme spatial congolais de continuer. Pour qu’un jour on puisse peut-être même entendre: «Kinshasa, on a un problème…»

Pour soutenir le projet: https://wemakeit.com/projects/congolese-space-rocket?locale=en

Créé: 16.06.2018, 12h02

«Ce que réalise Jean-Patrice Keka nous inspire»

Le Centre de l’ingénierie spatiale de l’EPFL, qui a eu vent du projet Troposphère, rêve de faire venir Jean-Patrice Keka sur le campus lausannois pour des conférences. Certains étudiants, dont les membres de l’EPFL Rocket Team, n’attendent d’ailleurs que ça.

Eux aussi ont conçu une fusée amateur. Avec elle, ils affrontent dès ce week-end quelque 140 équipes du monde entier dans le cadre de la Spaceport America Cup, la plus grande compétition estudiantine de lancement de fusées au monde. La compétition se tient au Nouveau-Mexique jusqu’au 23 juillet.

«Nos quelque 30 membres ont tous entendu parler des fusées de Jean-Patrice Keka et suivent ses aventures depuis des années. Tout ce qu’il réalise nous inspire et son histoire est l’une de celles qui nous ont fait découvrir le monde des fusées amateurs. Faire en sorte qu’une masse de 20 kilos reste droite en décollant, c’est comprendre le fonctionnement d’une fusée», explique François Martin-Monier, membre de l’EPFL Rocket Team.

Ajoutant que son équipe et le programme spatial congolais ont le même objectif, «rendre l’espace accessible à tous», François Martin-Monier souligne surtout les différences entre les aventures. «Les fusées de Jean-Patrice visent des altitudes bien plus hautes que la nôtre», indique l’étudiant, pointant la plus grande différence entre les projets: les moyens. «Pour la réalisation de notre fusée, nous pouvons compter sur les infrastructures de l’EPFL et sur le soutien de l’industrie. L’entreprise RUAG nous fournit des tubes en fibre de carbone. Jean-Patrice Keka obtient d’impressionnants résultats avec beaucoup moins de moyens, c’est admirable.»

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