Le futur président de l'EPFL se dit attaché à un service public de qualité

CampusMartin Vetterli met en garde contre l'importation irréfléchie d'idées américaines.

Martin Vetterli, 58?ans, succédera à Patrick Aebischer à la tête de l’EPFL en janvier 2017.

Martin Vetterli, 58?ans, succédera à Patrick Aebischer à la tête de l’EPFL en janvier 2017. Image: Vanessa Cardoso

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En janvier de l’année prochaine, le professeur Martin Vetterli va succéder à Patrick Aebischer à la présidence de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Le nouveau patron est un spécialiste du traitement des signaux, actuel président du Conseil scientifique du Fonds national suisse pour la recherche scientifique, au style plus discret que le bouillant neuroscientifique qui a dirigé la haute école fédérale durant quinze ans. Cela ne l’empêche pas de clairement dire ce qu’il pense.

Pourquoi avez-vous accepté ce poste?
Au départ, je n’étais pas candidat. J’avais un travail intéressant à Berne, au Fonds national. C’est le Conseil des EPF qui m’a contacté et a sollicité ma candidature. Ce qui est certain, c’est qu’on n’entre pas dans ce job pour la gloire, l’argent ou le pouvoir, mais parce qu’on veut servir la science, la politique de la science et en définitive ce pays. En vérité, c’est un travail très exigeant, que l’on assume en étant conscient qu’il s’agit d’une très grande responsabilité. Tout particulièrement en ce moment, alors que la Confédération veut réduire le budget alloué au domaine de la recherche, de la formation et de l’innovation.

Ce budget n’est-il pas au contraire en augmentation pour les années à venir?
En chiffres absolus, oui. Mais la vérité, c’est que les institutions concernées, notamment les universités et les écoles polytechniques, disposeront de bien moins de ressources que ce qu’elles prévoyaient et surtout que ce qui serait nécessaire pour accomplir correctement la mission qui leur est fixée. D’un côté, le monde politique répète que la formation, la recherche et l’innovation sont une priorité, de l’autre, la réalité des chiffres le contredit. C’est un mauvais signal. Je ne dis pas qu’on ne peut pas trouver des économies dans ce domaine. Mais pas au point de lui demander un effort qui correspond à deux fois son poids dans le ménage fédéral! Il faut investir dans ce secteur, j’en suis intimement convaincu, si l’on veut que la Suisse continue à jouir d’un bon niveau économique et ses habitants d’une certaine qualité de vie. D’autant plus en ce moment où nos relations avec l’Europe de la science sont menacées par un contexte politique difficile.

La hausse des taxes d’études est-elle une solution?
C’est seulement une petite partie de ce que l’on peut faire pour conserver un budget acceptable. Aujourd’hui, un étudiant doit s’acquitter de 633 francs par semestre. Montant qui n’a pas été adapté à l’évolution du coût de la vie depuis assez longtemps. Selon une estimation interne, ces taxes devraient aujourd’hui atteindre un peu moins de 1000 francs, pour la seule compensation de l’inflation. Je suis prêt à discuter à ce sujet avec les représentants des étudiants, dans un esprit constructif. J’ai envie de leur demander: «Is it a good deal?» Autrement dit, est-ce que ce qui est proposé en échange vaut ce montant? Le cadre des études, par exemple, a beaucoup évolué.

Mais vous voulez dans le même temps que les études restent accessibles?
Oui, c’est important pour moi, et pour la Suisse. Je suis pour la méritocratie, pour que les études soient accessibles sur la base du talent, pas en fonction de la classe sociale des parents. En ce qui concerne les taxes d’études, il y a un risque. Dans certaines universités américaines, on a doublé ces taxes, et les pouvoirs publics en ont pris prétexte pour baisser leur soutien, arguant que l’université pouvait compenser cela en continuant à augmenter les frais d’inscription. J’ai aussi envie d’ajouter que le vrai problème, c’est quand une famille dit à son enfant qu’il doit entamer un apprentissage parce qu’elle n’a pas les moyens de l’inscrire au gymnase. Il faut trouver une solution plus globale, notamment en matière de bourses d’études. Là, la Suisse peut mieux faire.

Que retirez-vous de votre expérience aux Etats-Unis?
C’est là que j’ai décidé de devenir chercheur. La curiosité a toujours fait partie de ma nature profonde. Mais c’est à Stanford, en Californie, que ça s’est concrétisé. Là où, pour la première fois, on me permettait en tant qu’étudiant d’explorer un domaine nouveau, et de faire de mes découvertes une publication. Ensuite à New York, où on m’a donné la possibilité, en tant que tout jeune professeur, de lancer ma propre recherche, sur pied d’égalité avec tous les autres membres du corps professoral. Mais je constate aussi que ce pays, qui, à une certaine époque, a investi pour que la formation soit ouverte à différentes couches sociales, a changé. L’accès à l’éducation aux Etats-Unis est devenu moins démocratique.

Doit-on s’inspirer du modèle américain?
Les Etats-Unis ont toujours eu tendance à réaliser des expériences avec plusieurs années d’avance sur l’Europe. Mais notre défaut, ici, c’est trop souvent de vouloir adopter sans réfléchir ce qui a été expérimenté là-bas. Et on refait immanquablement les mêmes erreurs. Comme par exemple l’encouragement à l’hyper-compétitivité dans le monde scientifique. C’est bien, la concurrence. Mais pas au point où l’on ne fait plus que publier pour publier. C’est comme une course de rats, right? A la fin, le rat qui gagne demeure un rat! On a aussi vu qu’aux Etats-Unis on a eu une privatisation à outrance. Personnellement, je suis favorable à un service public de qualité. Ce qui n’empêche bien sûr pas le transfert de technologie, qui est vraiment dans l’ADN d’une école comme l’EPFL.

Quelle place pour les sciences sociales et humaines à l’EPFL?
Les transformations de société occasionnées par la technologie arrivent beaucoup plus vite qu’avant. Exemple, l’Internet. Les impacts sont aussi importants que la transformation induite par l’industrialisation. Là, l’interaction avec les sciences humaines et sociales est très importante. J’aime bien donner l’exemple du groupe de recherche de Google sur les voitures autonomes, qui a engagé des éthiciens et des philosophes. Parce qu’il y a des questions très fondamentales sur les responsabilités, la prise de décision, etc. Ils font ça de manière très pragmatique, OK, mais ils se rendent compte qu’il y a une intersection entre ici, les humanités et la technologie. J’espère qu’on trouvera nous aussi ces intersections avec nos collègues dans les universités, ceux qui voudront travailler avec nous, ici ou ailleurs.

Créé: 05.03.2016, 08h47

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Bio express

Né le 4 octobre 1957 à Soleure, scolarité à Neuchâtel.

Diplômé en génie électrique à l’EPFZ (1981), Master of Science à Stanford (Etats-Unis, 1982), doctorat à l’EPFL (1986).

Professeur Université Columbia (New York City, 1986-1992), Berkeley
(Californie, jusqu’en 1995), puis EPFL.

Direction Vice-président de l’EPFL de 2004 à 2011, doyen de la faculté informatique et systèmes de communication en 2012-2013, dès 2014 président du Conseil scientifique du Fonds national suisse pour la recherche.

Pas assez de femmes dans les EPF

La vision de Martin Vetterli sur les études à l’EPFL, le manque d’enseignantes et de chercheuses, et sur sa future équipe de direction.

Doit-on avoir plus de pratique plus tôt pour les étudiants? Il faut trouver un équilibre. D’un côté, je suis persuadé qu’il faut que nos étudiants apprennent ce que j’appelle des fondamentaux, une base théorique, et pour ça, l’EPFL est très bien. Avoir une première année avec seulement des projets, faire voler des drones, ce serait chouette… mais la technologie évolue très rapidement et ce savoir devient obsolète. D’un autre côté, il faudrait pouvoir leur faire comprendre le plus vite possible à quoi peuvent servir les connaissances qu’ils emmagasinent, si on ne veut pas voir trop d’entre eux abandonner.

Y a-t-il assez de femmes dans le monde des EPF? Non, clairement non, ni dans la recherche ni dans l’enseignement. Mais je suis aujourd’hui plus optimiste que je ne l’étais quand j’étais jeune professeur. Les choses ont évolué. Pas parce que l’EPFL a tourné un bouton, mais parce que la société a bougé. Cela n’empêche pas qu’il faut veiller au grain, prendre des mesures permettant d’augmenter la proportion d’enseignantes et de chercheuses.

Comment allez-vous composer votre équipe? Je n’en suis qu’au tout début. Je ne pouvais pas approcher de potentiels candidats tant que ma nomination n’était pas effective. Ce que je peux dire, c’est que je connais bien certains domaines, mais beaucoup moins d’autres, comme par exemple les sciences de la vie. Et je chercherai des personnes qui sont complémentaires à mon parcours.

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