Il gagne le Prix Latourette le jour de ses 18 ans

RécompenseSufyan Zakeeruddin est le lauréat du concours Latourette 2018. Malgré cela, il va à l’EPFL à la rentrée pour étudier la microtechnique

Sufyan a convaincu le jury par «une multitude de références culturelles différentes, un style d’écriture bien réalisé et un fil rouge très logique» tout au long de la dissertation.

Sufyan a convaincu le jury par «une multitude de références culturelles différentes, un style d’écriture bien réalisé et un fil rouge très logique» tout au long de la dissertation. Image: MARIUS AFFOLTER

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Le jeudi 5 juillet dernier, c’était jour de fête pour Sufyan Zakeeruddin. Ce jour-là, cet élève au gymnase de Bugnon, né en Suisse de parents indiens venus s’installer dans les années 90, obtenait sa matu, soufflait ses 18 bougies, et voyait sa dissertation primée au concours Latourette, compétition qui élit la meilleure dissertation du canton. «Je ne m’attendais pas du tout à gagner, j’étais vraiment surpris», confie-t-il.


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«L’humilité est un des traits caractéristiques de Sufyan, explique son professeur de français, Nicolas Rieder. C’est un gros travailleur, curieux et plutôt réservé. Il a beaucoup bossé dans son coin pour cette dissertation, et des notions qu’on n’a pas vues en classe y apparaissent. Pour autant il n’est pas très à l’aise avec les honneurs.»

Ainsi, même si sa dissertation a été sélectionnée par un comité composé de 11 professeurs à travers le canton et qu’il a reçu 500 francs pour le féliciter des efforts fournis, Sufyan l’assure: «Il n’y a aucun esprit de compétition. La majeure partie des participants apprennent avec surprise les résultats. C’est le plaisir d’acquérir de nouvelles connaissances qui nous pousse, plus que le fait de gagner un titre.» Son professeur disait donc vrai.

Sufyan a choisi, parmi les 8 sujets proposés, de disserter sur le texte de la pièce de théâtre «En attendant Godot», de Samuel Beckett. «J’ai fait des recherches sur le livre en lisant des articles et ça m’a beaucoup aidé pour la dissertation, plus j’avançais dans la lecture et plus cela m’intéressait. Je ne connaissais ce livre que de nom jusque-là. Ce qui m’intéresse ce sont les auteurs dont l’histoire résonne avec le présent. Qu’ils soient plus anciens comme Céline et Apollinaire, ou plus récents comme Alain Damasio, la majorité des écrivains étudiés au gymnase m’ont beaucoup plu», dévoile-t-il.

La dissertation met en lumière une déconstruction totale où «Beckett a une volonté de représenter plus justement le monde», détaille Sufyan. Ce dernier se distancie quand même de l’auteur, car «ce n’est pas la seule manière de faire pour transmettre des émotions, on peut aussi le faire en utilisant plus de formes poétiques», assure-t-il.

Malgré son jeune âge, le désormais lauréat fait un lien entre la façon de procéder de Beckett et des situations du quotidien. Selon lui, il y a un aspect positif dans la volonté de déconstruire de Beckett, afin de «ne pas laisser des éléments superficiels prendre le dessus sur nos vies, c’est un exemple que l’on peut d’ailleurs appliquer dans nos relations sociales quotidiennes», dit-il.

Une critique mature du texte

La dissertation de Sufyan comporte aussi une partie critique de l’auteur et du texte. Cette partie entraîne une opposition entre l’optimisme vis-à-vis des hommes et des relations humaines du lauréat et la vision très pessimiste de la condition humaine de Beckett. Pour son professeur de français, c’est cette vision critique qu’apporte Sufyan dans sa dissertation qui l’a fait sortir du lot, «en général, personne ne va s’intéresser à la critique d’un texte à cet âge-là», selon Nicolas Rieder.

Une tête bien pleine, certes, mais le vainqueur du concours Latourette 2018 sait aussi varier les plaisirs. Il s’adonne ainsi à la pratique du football et du badminton, «le plus souvent entre amis». Il a aussi un certain intérêt pour le 7e art: «J’aime bien le cinéma, et Beckett représente cette passion», ajoute-t-il.

Un futur scientifique

Malgré cette reconnaissance littéraire, l’adolescent souhaite continuer ses études dans un tout autre domaine. Il s’est inscrit à l’EPFL en microtechnique pour l’année prochaine en espérant, peut-être, marcher dans les pas de son père, chercheur en chimie à l’EPFL. Le jeune primé possède d’ailleurs une grande rigueur dans l’argumentation, «rigueur qui lui vient de sa facilité dans les matières scientifiques», selon son professeur de français. (24 heures)

Créé: 10.07.2018, 19h06

L’introduction de la dissertation

«En attendant Godot»: l’esthétique de Samuel Beckett, une poursuite de l’informulé

«Samuel Beckett figure parmi les dramaturges modernes ayant su faire du théâtre un lieu exemplaire de déterritorialisation. Déterritorialisation en ce sens que sa plume érudite parvient, au travers de pièces telles qu’«En attendant Godot», à créer un espace nouveau en puisant ses ressources poétiques dans les arts picturaux et sonores, entre autres. C’est ce «mouvement joint à l’immobilité» des toiles des frères Van Velde, «cet art des dissonances» de la musique de Beethoven qui est au cœur de sa démarche artistique. En donnant vie à la scène, le dramaturge irlandais cherche, sous l’impulsion des découvertes atomiques de la physique contemporaine, à atteindre cette réalité invisible et microscopique de l’existence humaine et se place ainsi dans la perspective «artaudienne» et deleuzienne d’exploration de l’imperceptible.

«La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus; c’est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie et qui ne signifie rien, écrit Shakespeare dans «Macbeth». Le dramaturge anglais souligne justement, trois siècles avant Beckett, le chaos et l’imperceptibilité de la réalité humaine («fantôme», «qui ne signifie rien»), ainsi que, dans cet univers où tout se réduit aux atomes et aux molécules, la vulnérabilité du «moi» face au monde («un pauvre comédien», «un idiot»). Le théâtre se doit alors de montrer au spectateur ces forces et pulsions impersonnelles et incontrôlables («fracas», «furie») qui portent l’être humain au cours de son existence…»

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