«Pour les gangs lyonnais, la Suisse est un eldorado»

CriminalitéAvocat attitré du banditisme français, Me David Metaxas décrypte le phénomène des «bandes de Lyonnais» qui écument le canton depuis des années.

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Dans la salle d’attente du cabinet de Me David Metaxas, sis dans le VIe arrondissement de Lyon, l’imposant catalogue de dossiers qu’il traite ne laisse pas de place au doute. Malfaiteurs, truands, braqueurs et trafiquants: sa spécialité, c’est le banditisme. Il s’occupe des plus grosses affaires. Surnommé «la robe noire du milieu» et détesté de ses confrères, l’avocat de 35?ans est le pénaliste qui monte, à Lyon.

En Suisse, et dans le canton de Vaud en particulier, pas un mois ne se passe sans qu’un «gang de Lyonnais» ne tente «un coup». Le phénomène vous étonne-t-il?
- Le phénomène est récent, mais il ne m’étonne pas. A Lyon, nous avons été frappés par une vague, début 1999, d’une cinquantaine de braquages: un record. Dans un rayon de 1?km2, la quasi-totalité des commerces ont été «tapés». Depuis, le centre-ville est quadrillé par les forces de l’ordre. Ce phénomène est donc parti de Lyon, avec toujours plus de personnes interpellées et des résultats de la police judiciaire assez probants. Ensuite, ces gens, comme si la région Rhône-Alpes était saturée, se sont tournés vers la Suisse, Genève et Vaud en tête. Pour eux, votre pays constitue un eldorado. La représentation est sans doute fausse, mais, pour ces Français-là, la Suisse est le pays de l’argent facile.

La proximité géographique entre Lyon et la Suisse n’est donc pas la seule raison de cet attrait pour nos contrées?
- A leurs yeux, la Suisse est le pays de l’or, avec des banques pleines à craquer et des bijouteries de marques de luxe plus facilement accessibles. Ils ont également le sentiment – à tort ou à raison –, que les services de police suisses seraient moins compétents, car moins renseignés, car moins rompus à l’exercice. D’autant qu’à Lyon, ils savent pertinemment que la police connaît leurs profils. Le tout dans une proximité géographique, avec de nombreux itinéraires de fuite possibles pour traverser une frontière qui, disons-le, est perméable.

Il faut également savoir qu’ils sont très attentifs à la lecture de la jurisprudence helvétique. Lorsqu’une zone géographique devient intéressante pour des braqueurs, ils en viennent forcément à s’intéresser aux conditions d’enquête et de détention qui y règnent. Forts d’une connaissance du fonctionnement des différents établissements pénitentiaires suisses, ils comparent également les peines entre les deux pays.

Début 2010, un jeune tombait sous les balles d’un policier vaudois dans le tunnel de Sévaz (FR). Il y a deux mois, deux bandes ont tenté des casses à La Côte, entre coups de feu et course-poursuite. Doit-on s’attendre à d’autres épisodes de ce genre?
- Je ne veux pas faire l’oiseau de mauvais augure, mais je le crains. A Lyon, on observe d’ailleurs une baisse des braquages violents qui ont défrayé la chronique. Il y a transfert vers la Suisse. Ces méfaits sont commis pas des jeunes désespérés, âgés de 20 à 30?ans. Ils n’ont rien à perdre et s’exportent vers la Suisse avec la détermination d’hommes sans avenir. Et on en arrive à des scènes extrêmes, où des coups de feu sont tirés de part et d’autre. L’épisode du tunnel de Sévaz révèle également que la Suisse, en matière de réponse à ces actions, a rattrapé son retard, et ce dans tous les domaines, notamment dans les techniques d’enquête. Les polices et les juges des deux pays collaborent étroitement. J’ai également vu la jurisprudence suisse se mettre au niveau de celle française. Avec, au final, des conditions d’interpellation radicales, comme dans le tunnel de Sévaz. A l’époque, il valait mieux se faire interpeller en Suisse. C’est désormais absolument faux.

Cette mise à niveau de la Suisse et sa sévérité ne semblent pas avoir entamé leur détermination pour autant. Une réalité qui se perçoit également au vu de leur arsenal.
- A Lyon, nous avons eu un cas de très grande envergure: un braquage dans un bureau de change en pleine ville, un vendredi à 16?h, devant 200 témoins. Les braqueurs sont ensuite repartis avec un otage en ouvrant le feu. Dans vos cas, la détermination affichée est la même. Quant à leur arsenal, il est conséquent! Ils ont des kalachnikovs chargées, prêtes à l’emploi, des cocktails Molotov et des gilets pare-balles. Ça se voit à Marseille, à Lyon et à Paris, il n’y aucune raison que ça n’arrive pas en Suisse. Chez nous, c’est au lance-roquettes qu’ils attaquent les fourgons blindés. Mais ce sont des voleurs, pas des meurtriers. Ils sont déterminés et mettent en place des logistiques conséquentes, avec repérages, préparation de l’attaque et des itinéraires de fuite à bord de voitures volées. Mais ils ne sont déterminés qu’à voler. Ce ne sont pas des assassins, ils n’en ont pas la psychologie.

Leurs braquages se font tout de même à l’arme lourde…
- Oui, mais cette réalité est liée à une évolution du banditisme. Il est aujourd’hui aussi facile d’acquérir une kalachnikov qu’un pistolet. Avec la fermeture des pays de l’Est, il y a des stocks d’armes à écouler. Et même sur internet, ces jeunes peuvent se procurer cette grosse artillerie. Il suffit de commander l’arme démontée. Ils le savent. Il en va de même des explosifs, ils s’en procurent très facilement. Au cœur des banlieues lyonnaises, ça circule à tout va. En réalité, leur arsenal sert une logique de dissuasion et de fuite.

Ici, peut-être de façon un peu trop réductrice, on parle «des Lyonnais»… Mais qui sont ces gens exactement?
- En réalité, ils n’habitent pas du tout Lyon, mais les communes alentour. C’est la banlieue lyonnaise, qui comprend notamment Vaulx-en-Velin (ndlr: quartier d’où venait le jeune abattu dans le tunnel de Sévaz) et Vénissieux. Et, comme par hasard, ce sont les endroits où, socialement, il y a les plus grandes difficultés: taux de chômage très haut et jeunesse un peu désœuvrée, marquée au fer rouge par des casiers judiciaires. Ce ne sont en outre pas des lève-tôt et l’essentiel de leurs journées est fait d’activités illicites. Mais pourquoi travailler de 8?h à 20?h pour un salaire de 1500 euros quand, en cinq minutes, un «bon coup» peut vous rapporter jusqu’à 1 million d’euros? Ils savent qu’ils risquent de tomber sous les balles d’un policier suisse, mais ils savent également que, en cas de réussite, ils peuvent en finir avec leur vie terne.

Il y a enfin quelque chose qui me frappe, c’est le décalage entre leurs personnalités et les forfaits dont ils sont capables. Quand je leur rends visite dans les prisons suisses, une fois qu’ils sont sortis de leur environnement délinquant et social, je découvre des gens parfaitement réfléchis.


«Il faut que j’arrête!»

L’avocat désigne les caïds par «les garçons», et nombre d’entre eux appellent le pénaliste par son prénom. Au cours de l’entretien, Me David Metaxas confiera également qu’il s’est «attaché» à certains d’entre eux. Surnommé «l’avocat des voyous», l’homme de loi, à trop les côtoyer, court-il le risque de «passer de l’autre côté»? Il y a quelques mois, Michel Neyret, ancien numéro 2 de la PJ de Lyon soupçonné d’avoir transmis des fiches de police à plusieurs malfaiteurs présumés, était mis en examen. Il est toujours en prison.

Si David Metaxas connaît bien le policier – «un ami, il m’a demandé de le défendre» –, il connaît également très bien les risques qu’il y a à se tenir trop près des voyous. «En termes d’énergie, je crois que je suis un avocat qu’on peut comparer aux braqueurs. Tout ça a forgé une réputation de guerrier. Et puis les résultats font que vous êtes adoubé comme étant l’avocat du milieu, notamment en défendant des gens comme Jacques Mariani (ndlr: considéré comme une figure du grand banditisme corse). J’ai 35?ans et, pour quelqu’un de ma génération, ces responsabilités sont parfois dures à supporter. Ce n’est pas quelque chose que je ferai encore longtemps.

Le compte à rebours a commencé parce que je sens qu’il ne faut pas rester trop longtemps affilié à ce milieu. Au risque de verser, comme Michel Neyret a versé. Vous ne pouvez pas fréquenter ces gens-là sans flirter avec la ligne jaune, c’est évident. Surtout quand vous nouez des liens. Il faut que j’arrête! Que je fasse du droit pénal des affaires.»

Créé: 09.01.2012, 08h48

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