«L'âgisme est plus fréquent que le racisme et le sexisme»

InterviewUne campagne de sensibilisation bat son plein contre la stigmatisation dont sont victimes les personnes âgées. Interview d’une spécialiste.

La professeure Delphine Roulet Schwab, présidente de la Société suisse de gérontologie et spécialiste des questions de maltraitance envers les seniors. Image: VANESSA CARDOSO - A

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«Changeons notre regard sur la vieillesse.» C’est le but d’une campagne nationale de sensibilisation contre l’âgisme qui implique notamment l’Institut et Haute École de la Santé La Source, à Lausanne. Une série de courts-métrages, qui visent à prévenir la stigmatisation, les discriminations et la maltraitance, sont projetés à travers le pays (exemple ci-dessous) . Les explications de Delphine Roulet Schwab, professeure à l’École La Source et spécialiste en gérontologie.

Que désigne le terme «âgisme»?

Toutes les discriminations liées à l’âge. Pour les aînés, c’est particulièrement flagrant dans le milieu professionnel ou dans celui des soins, par exemple quand un traitement n’est plus remboursé à partir d’un certain âge. Les médecins ne vont pas réagir de la même façon si un enfant arrive couvert de bleus aux urgences ou si c’est une personne âgée.

Est-ce un phénomène très répandu?

Il n’existe pas de statistique nationale, mais on sait que l’âgisme est plus fréquent que le racisme et le sexisme (lire encadré). Surtout, il est socialement mieux accepté. Si quelqu’un s’énerve sur la route en disant: «Oh, ces vieux au volant!» cela choquera moins que s’il disait: «Oh, ces blacks!» ou «Oh, ces bonnes femmes!» On parle beaucoup de la maltraitance en EMS mais cela occulte une maltraitance plus ordinaire: des petites humiliations, des négligences, de l’infantilisation, comme le fait de parler à la place de quelqu’un. Cette réalité est extrêmement difficile à mesurer.

Est-ce souvent inconscient?

On traite les personnes âgées de façon différente sans forcément s’en rendre compte. Nous avons des présupposés, des stéréotypes auxquels nous prêtons peu attention. Dire que toutes les personnes âgées sont dangereuses sur la route, par exemple, ou qu’elles sont réfractaires à la technologie. Penser qu’il est normal d’être triste ou d’avoir mal quand on est vieux. Toutes ces idées sont parfois intégrées par les seniors eux-mêmes et certains pensent qu’«à leur âge», ils ne sont plus capables d’utiliser un smartphone. Elles peuvent aussi être intégrées par les professionnels de la santé et conduire à de la maltraitance. On sait que 20% des personnes âgées sont concernées par la maltraitance; cela fait tout de même beaucoup de monde. Environ 80% des situations ont lieu à domicile et dans 90% des cas, le responsable est un membre de la famille.

Où l’âgisme prend-il sa source?

C’est la valeur que l’on accorde aux personnes âgées – ou plutôt la non-valeur – qui fait que certains comportements sont banalisés. En général, les caractéristiques attribuées aux seniors ne sont pas positives. On a tendance à voir les personnes âgées comme une masse informe, un peu grise. Il existe deux représentations principales: la pauvre petite personne recroquevillée dans son canapé ou le senior «actif» qu’on voit dans la publicité. C’est difficile de sortir de ces schémas alors que, entre deux, il y a une multitude de réalités. Aujourd’hui, avoir 90 ans peut correspondre à des vies complètement différentes. Telle personne sera en bonne santé et entourée, telle autre faible et isolée.

Qu’attendez-vous de cette campagne de sensibilisation?

Nous voulons rendre attentive la population à une réalité qui l’interpelle peu dans la vie de tous les jours. Récemment, une dame très âgée me rapportait qu’elle avait été victime d’une agression, un soir à 22h, près du parking de la Riponne à Lausanne. Elle a entendu la réaction suivante: «Mais qu’est-ce que faisait une personne de cet âge à cette heure et à cet endroit?» Comme s’il y avait des choses interdites à partir d’un certain âge! Cette manière de considérer différemment les seniors a des conséquences en termes d’isolement social ou encore de marché du travail. Il faut rappeler que les aînés ne sont pas des «demi-personnes». Chacun a une personnalité et une histoire de vie unique.

Créé: 24.03.2019, 09h11

Près de 30% des seniors

Vingt-huit pour cent des personnes sondées, soit presque une personne sur trois, ont rapporté des cas de stigmatisation envers les seniors en Suisse en 2017, selon une enquête réalisée au niveau européen. C’est plus que le sexisme (22%) et le racisme (12%).

Christian Maggiori, professeur à la Haute École de travail social de Fribourg, commentait récemment ces données dans «La Liberté» en ajoutant que, dans le domaine de la santé, «30% des personnes de 70 ans et plus ont le sentiment d’être traitées de manière injuste à cause de leur âge».

Il a reçu 50'000 francs de la Fondation Leenaards pour mettre sur pied un programme de sensibilisation à l’âgisme auprès des enfants.

Des films pour changer de regard

La campagne nationale de sensibilisation contre l’âgisme est conduite conjointement par l’Institut et Haute École de la Santé La Source et l’Institut d’éthique biomédicale de l’Université de Bâle, avec le soutien financier du Fonds national.

Des étudiants en cinéma de l’ECAL ont été chargés de réaliser huit courts-métrages sur le thème du vieillissement, des relations intergénérationnelles et des risques de stigmatisation ou de maltraitance. Ces petits films nous font par exemple suivre les visites du représentant de la Ville de Lausanne aux habitants nonagénaires, découvrir la vie nocturne dans un home, les relations entre les résidentes d’un EMS ou le quotidien d’un couple dans son chalet isolé, entre Saint-Cergue et Les Rousses.

Dix-sept projections gratuites sont prévues dans toute la Suisse, dont le 26 mars à Martigny, le 9 avril à Bienne et le 9 mai à Sainte-Croix.

Chaque soirée est suivie par un débat avec des chercheurs.

www.ecolelasource.ch/vieux-alt/

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