«Nous avons un gros problème avec l’état de nos terres»

AgricultureMalgré des solutions connues de longue date, les pratiques peinent à évoluer et la compaction des sols se poursuit.

En équipant ses engins avec des chenilles, Cédric Gottofrey diminue de deux tiers la pression exercée sur le sol.
Vidéo: Patrick Martin

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«Nous sommes en train de réaliser que nous avons un gros problème avec l’état de nos terres agricoles. Les rendements stagnent, les sources d’engrais se tarissent et les machines toujours plus grosses compactent les sols. Le trio pesticides-engrais -machines arrive en fin de course.» Président de l’ECSSS (European Confederation of the Soil Science Societies) et enseignant à l’Hepia à Genève, Pascal Boivin tire la sonnette d’alarme.

Selon une étude réalisée en Suisse centrale et évoquée dans un rapport publié par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) à la fin de l’an passé, près d’un tiers des terres agricoles serait effectivement déjà touché par des atteintes physiques. Principales causes: le lessivage des particules fines par les fortes pluies – un phénomène qui devrait s’intensifier avec le réchauffement climatique – et la compaction des sols, parfois jusqu’à grande profondeur, par le passage répété des machines.

Deux phénomènes qui peuvent en plus s’allier: l’augmentation de la pluviométrie multiplie le nombre d’interventions sur sols humides ou mouillés, justement les plus défavorables en termes de tassement du sol.

Taille problématique
Pour le pédologue cantonal vaudois François Füllemann, la taille croissante des engins agricoles est préoccupante: «On envoie dans les champs des machines pouvant dépasser les 40 tonnes, alors qu’elles sont interdites de circulation sur route… à cause des dégâts qu’elles pourraient causer. Heureusement, de plus en plus d’agriculteurs retournent à des systèmes de production plus modestes, permettant d’allier production viable et protection de cette ressource non renouvelable qu’est le sol.» Après avoir traité avec un certain succès l’usage excessif des produits chimiques, il est en effet temps de se pencher sur la problématique de la structure des sols, trop souvent menacés d’asphyxie. Car plus les dégâts sont profonds et importants, plus ils sont difficiles à réparer.

«La capacité de résistance est différente pour chaque type de sol, explique Jean-Pierre Clément, ancien responsable de la protection physique des sols à l’OFEV. Mais lorsqu’on dépasse la limite, il n’est quasi plus possible de revenir en arrière. Il existe des techniques de décompactage et d’aération en profondeur qui empêcheront peut-être le sol de mourir, mais il gardera toujours le souffle court.»

Des pertes de rendement jusqu’à 30%
Conséquence la plus visible: des pertes de rendement pouvant grimper jusqu’à 30%, mais aussi une forte diminution des teneurs en matières organiques. «On ne s’en rend compte que depuis trois ou quatre ans, mais dans certaines zones cultivées de manière intensive en Suisse, il manque désormais près de 70% de la matière organique recommandée par les exigences minimales de qualité», constate Pascal Boivin.

Malgré cela, la problématique passe inaperçue, ou presque. «De toutes les ressources naturelles, le sol est la plus négligée, constate la sous-directrice de l’OFEV, Franziska Schwarz, en ouverture du rapport publié l’an passé (voir ici). Pourtant, il forme avec l’air, l’eau et la biodiversité, le plus important fondement de la vie.»

Violés dans leur honneur
«Malheureusement, lorsqu’on va expliquer aux producteurs de pommes de terre du Gros-de-Vaud qu’ils doivent changer leur manière de travailler, certains se sentent violés dans leur honneur», constate Jean-Pierre Clément. Cet ancien responsable de la protection physique des sols à l’OFEV souligne toutefois aussi que les agriculteurs sont soumis à des impératifs difficiles à contourner, comme des dates de livraison fixées à l’avance ou des nécessités de traiter.

François Füllemann précise: «C’est toute la filière qui doit réfléchir à un changement de paradigme, allant de la sélection des variétés cultivées à la commercialisation, en passant par les techniques de production plus durables. La sensibilisation est impérative, tout comme la connaissance des sols et des façons de les protéger, tout en assurant une production viable et de proximité.»

Recettes bien connues
Les recettes pour améliorer la qualité des sols et en particulier les taux de matière organique sont en effet connues de longue date. On peut citer la suppression des labours, le maintien en permanence d’une couverture végétale ou la présence de bétail. «Mais les conditions de leur application par les agriculteurs sont pénalisées par les cadres qui leur sont imposés, déplore Pascal Boivin.

Dans ce contexte, l’urgence climatique sera peut-être notre chance.» L’initiative planétaire «4 pour 1000» lancée en 2015 montre en effet que si on arrive à faire augmenter de 4‰ par année le taux de matière organique des sols, le carbone ainsi stocké permettrait de stopper l’augmentation de la concentration de Co2 dans l’atmosphère. «Or le potentiel de nos sols est nettement supérieur à ces objectifs.» (24 heures)

Créé: 26.03.2018, 17h35

Une success story à chenilles

Si une partie du monde agricole doit encore faire sa révolution en matière de protection des sols, celui des gravières et des chantiers a bien pris le pli… pour le plus grand bonheur de Cédric Gottofrey. Après une formation d’agriculteur et des emplois comme machiniste dans des gravières, cet habitant d’Échallens a en effet fondé Dynaecosol, une entreprise spécialisée dans les travaux respectueux du sol.

Pour parvenir à diviser par trois la pression au sol par rapport à un tracteur traditionnel, le jeune entrepreneur équipe ses machines de spectaculaires chenilles. «J’avais vu ça lors de voyages au Canada et, lorsque j’ai voulu me lancer, je me suis dit que ce serait un bon moyen de me démarquer de la concurrence.» Bien vu: seule en Suisse à disposer de ce type de matériel, son entreprise a connu une expansion fulgurante. Quatre ans après sa création, elle emploie cinq personnes fixes, plus une dizaine de temporaires durant la belle saison, plus propice aux travaux.

Ses six véhicules équipés de chenilles – qui n’ont donc pas le droit de circuler sur la route – sont désormais appelés sur des chantiers ou des champs dans toute la Suisse. Dans le canton, ils ont notamment été utilisés sur le chantier de la route RC 177 de desserte de la zone industrielle d’Aclens-Vufflens-la-Ville ou sur celui des nouveaux terrains de foot de la Tuilière à Lausanne.

Ce succès ne surprend pas le pédologue cantonal François Füllemann: «Les responsables des grands travaux, routes et gravières par exemple, sont les premiers à avoir pris conscience de l’importance de la protection des sols sur les chantiers. Comme ils travaillent sur le long terme et que les coûts de remise en état ne sont pas anodins, certains parviennent à présent à protéger les sols de façon très satisfaisante.»

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