Héberger tous les migrants sans abri, «mission impossible»

Sleep-InLes occupants du Sleep-In mettent Lausanne face au défi d’une migration qui débouche sur l’extrême précarité.

Le Point d’Eau, où les sans-abri peuvent se doucher et laver leur linge.

Le Point d’Eau, où les sans-abri peuvent se doucher et laver leur linge. Image: PHILIPPE MAEDER

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Vendredi matin, Oscar Tosato a reçu une visite surprise. Le municipal lausannois en charge de la Cohésion sociale a vu arriver dans son bureau trois personnes qui vivent dans le camp du Sleep-In de Renens. Pour rappel, depuis plusieurs semaines, ce gîte pour sans-abri appartenant à la Commune de Lausanne a vu son jardin occupé illégalement par une cinquantaine de migrants qui, faute de place à l’intérieur, disent n’avoir nulle part où aller. Priés de se disperser d’ici au 30 août, ils avaient un message pour Oscar Tosato: «Les autorités ne peuvent pas juste nous jeter à la rue», comme le transcrit lui-même l’intéressé.

C’est que, après la fermeture du campement, rares sont les occupants du Sleep-In qui peuvent dire quelle sera leur prochaine destination. Dès l’annonce d’évacuation, il y a quelques jours, l’un d’eux avançait ce pronostic: «Il y aura d’autres endroits où on verra des gens se regrouper par dix ou quinze pour dormir.» Pour sa part, il imaginait la gare comme un point de chute. D’autres égrenaient leurs options: parcs et forêts y figuraient en bonne place.

Pas prioritaires

Selon Eliane Belser, responsable de l’aide sociale d’urgence de la Ville de Lausanne, on peut prévoir qu’après l’évacuation du camp, une partie de ses occupants se tournera vers les hébergements d’urgence pour sans-abri, comme le Sleep-In, tandis qu’une autre partie se retrouvera à la rue. Cette situation n’aura rien d’inhabituel: «Tous les étés, on estime qu’il y a au moins 50 personnes qui dorment dehors à Lausanne», explique-t-elle. Débordés, les hébergements d’urgence lausannois refusent en effet une quinzaine de sans-abri par soir et plusieurs n’y tentent même pas leur chance.

Le fait est que ces hébergements accueillent en priorité les sans-domicile locaux et les personnes vulnérables (femmes, enfants, personnes âgées et malades). Les migrants du Sleep-In, essentiellement des hommes jeunes originaires d’Afrique, sont ainsi les premiers à trouver porte close. Ils n’en sont pas moins nombreux à tenter leur chance soir après soir pour obtenir un lit dans ces abris. Selon les chiffres de la Ville de Lausanne, après les Roms, qui représentent un quart des pensionnaires (lire ci-dessous), les pays d’origine les plus représentées dans les hébergements d’urgence de nuit sont le Nigeria (8%) et la Gambie (6%). Le jour, l’espace d’accueil proposé aux démunis par le Service social lausannois est quant à lui fréquenté à plus de deux tiers par des personnes originaires d’Afrique subsaharienne.

Les migrants sans domicile font aussi partie des personnes que l’équipe mobile d’urgences sociales (EMUS) est amenée à rencontrer: «Ce sont des gens qui sont dans la survie. Ils viennent et tentent leur chance, mais seule une minorité va obtenir quelque chose, du travail ou des papiers», analyse Christophe Cloarec, chef opérationnel de l’EMUS. Composée d’infirmiers, d’ambulanciers et de travailleurs sociaux, l’EMUS intervient sur appel ou va à la rencontre des sans-abri. En premier lieu, elle s’assure de leur état de santé et prend des mesures pour les personnes particulièrement vulnérables. «Une fois qu’on a fait ça, on peut leur donner, non pas un endroit ou dormir, mais le plus souvent, un sac de couchage.» Ces sacs vert kaki de type militaire, son équipe en distribue 200 à 300 par année, et on les retrouve en nombre au campement sauvage de Renens.

Peu d’accompagnement

Les visages aperçus au Sleep-In se retrouvent aussi au Point d’Eau, une fondation où les démunis trouvent divers services de santé, mais aussi la possibilité de prendre une douche et de laver leur linge. D’après son directeur, François Chéraz, cette prestation d’hygiène, qui s’adresse en particulier aux sans-abri, est principalement demandée par des personnes d’origine africaine: «On voit une forte présence de cette population depuis une année et demie. Avant, il s’agissait d’une minorité», constate-t-il, non sans rappeler que le Point d’Eau est ouvert à tous, Suisses ou non.

Comme d’autres intervenants sociaux lausannois, François Chéraz note que ces migrants demandent rarement des conseils d’orientation, contrairement à d’autres personnes dont les chances d’intégration sont meilleures. La Marmotte, un hébergement pour sans-abri semblable au Sleep-In, propose un accompagnement pour aider ses usagers à sortir de la précarité. Sa directrice, Sarah Hefhaf, remarque elle aussi que les migrants n’en sont pas les premiers demandeurs. Que peut-on leur proposer? A cette question, Sarah Hefhaf répond: «Les bonnes solutions, il n’y en a pas. Dans le fond, il s’agirait de leur donner des papiers et un travail.»

Un visage de la précarité

Qu’ils soient Nigérians, Soudanais ou encore Gambiens, arrivés sur les plages de Lampedusa ou passés par l’Espagne, les migrants priés d’évacuer le Sleep-In ont un point commun: ils sont aujourd’hui l’un des visages de la précarité en région lausannoise.

Leurs besoins peuvent paraître simples, un logement et un travail. Mais la Ville de Lausanne peut-elle les exaucer? Pour Oscar Tosato, les responsabilités commencent à un niveau bien plus large: «La gestion européenne des flux migratoires n’a pas été conçue pour faire face à la situation que l’on connaît aujourd’hui.» Reste le constat du défi tel qu’il se pose à sa commune: «Quand on s’adresse aux acteurs de notre dispositif d’accueil d’urgence, on se rend compte de la mission impossible à laquelle on fait face. Je dois trouver des solutions face à l’impossible.»

(24 heures)

Créé: 17.08.2015, 06h54

Les refuges

Les personnes qui vivent dans la précarité en région lausannoise peuvent se tourner vers plusieurs institutions financées par les pouvoirs publics.

Hébergements d’urgence de nuit La Ville de Lausanne opère trois structures qui offrent un lit pour la nuit aux sans-abri. Ouverts toute l’année, le Sleep-In de Renens et la Marmotte comptent 55 places. L’abri PCi de la Vallée de la Jeunesse en totalise 65, mais ferme en été.

Espace d’accueil de jour La Ville propose aussi un lieu où il est possible de passer la journée et de bénéficier notamment d’un accompagnement social.

Point d’Eau Fondation financée en grande partie par la Ville, le Point d’Eau met à disposition des douches et des machines à laver le linge, mais aussi, les services d’un médecin, d’une infirmière
ou encore d’un dentiste.

Equipe mobile d’urgences sociales (EMUS) L’EMUS intervient dans tout le canton auprès des personnes qui se trouvent en détresse sanitaire et sociale, et notamment des sans-abri.

Les Roms restent les plus représentés

L’évaluation du nombre de sans-abri en région lausannoise repose essentiellement sur des estimations. La place des migrants parmi cette population n’est pas chiffrée, notamment parce que les structures qui leur viennent en aide ne tiennent en principe pas compte de l’origine de leurs bénéficiaires.

La police ne tient pas non plus de statistiques. En ville de Lausanne, cela s’explique par le fait que dormir dehors n’a rien d’illégal pour autant qu’il n’y ait pas de signes d’une installation prolongée, comme du matériel de camping. Lionel Imhof, sous-officier à la police de Lausanne, note néanmoins que c’est avec la communauté rom que les contacts sont les plus réguliers: «C’est vraiment la population que l’on voit dormir dehors. Pour les autres migrants, on n’observe pas de phénomène particulier.»

Le discours est un peu différent du côté de l’Ouest lausannois, où il est interdit de dormir sur la voie publique. Le lieutenant Christian Hautle explique que la PolOuest est amenée à intervenir lorsqu’elle repère des personnes qui passent la nuit dehors, y compris des migrants qui sont le plus souvent Roms: «On voit que le phénomène est concentré dans la région de Lausanne et de l’Ouest lausannois. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne trouve pas ailleurs des migrants qui dorment sur les bancs.»

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