Une heure au bal des dealers à Chauderon

LausanneLes trafiquants sont de retour en nombre dans les couloirs et sur l’esplanade, dès le matin, alors que la police assure avoir renforcé la pression.

Ces dealers attendent les clients au pied des escalators à Chauderon, dès le matin, à une encablure du bâtiment de l’administration communale.

Ces dealers attendent les clients au pied des escalators à Chauderon, dès le matin, à une encablure du bâtiment de l’administration communale. Image: PATRICK MARTIN

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Chauderon, c’est un peu le baromètre en matière de lutte contre le deal de rue à Lausanne. Un indicateur quant à l’état du combat que livre la ville au trafic de drogue le plus visible des Lausannois. Le plus gênant aussi. Par beau temps, les autorités aiment à y braquer les projecteurs. On garde en mémoire l’opération médiatique d’envergure menée en 2012, avec une cinquantaine de dealers assis à la queue leu leu sur les pavés, menottés puis embarqués. On se souvient aussi de la promesse du syndic Daniel Brélaz, assurant que les dealers auraient disparu des rues lausannoises d’ici 2013. «Au plus tard 2014», ajoutait-il, prudent. Ou des déclarations de la police, fin 2013, estimant que la situation était désormais «acceptable» en matière de deal de rue à Chauderon.

Le temps n’est visiblement plus à l’embellie dans le quartier. Le baromètre a bien chuté, même si les forces de l’ordre, chiffres des rondes à l’appui, assurent le contraire . Le ciel est gris en ce mercredi matin de janvier, à l’image des livres en anglais qui exposent leurs tranches sur les rayonnages de la Bibliothèque municipale. Dans ce coin lecture à l’abri des regards extérieurs, la vue est imprenable sur tout le secteur sud. Il est 10 h. On s’invite une heure au bal des dealers.

Un premier dealer à 10 h

Des citadins font de l’urban fitness. Des employés communaux fument au pied du bâtiment de l’administration. Un autre tire son Glouton et aspire tout ce qui passe à portée de tuyau. Le premier dealer pointe le bout de sa casquette. Un «collègue» arrive à son tour. Ils se tapent le poing. Un troisième. Un autre encore. Il en arrive aussi du Flon, par la passerelle. Malgré la caméra de surveillance qui quadrille l’esplanade, la discrétion ne semble pas le plus grand de leur souci: l’un porte des baskets rouges flashy, un autre une casquette de la même couleur.

Les dealers ont beau être matinaux, ce n’est pas encore le cas des consommateurs. Les clients ne se bousculent pas au portillon. Les vendeurs attendent, qui adossé à un pilier en béton, qui en pratiquant quelques exercices d’étirement en plein courant d’air. Il faudra patienter une demi-heure pour voir un jeune homme accrocher le regard d’un vendeur. C’est le signe d’une transaction. Et c’est la curie. «Viens avec moi!» hurle un plus grand. Le client, un brin mal à l’aise, lui demande de se calmer. Il fait des grands gestes. Une sirène retentit pas loin. Personne ne bronche.

Ils «tiennent» le secteur

Il est 10 h 45. Ils sont maintenant une petite dizaine à attendre le chaland, qui tarde, dans le froid. Cinq rien qu’au pied de l’escalator. Les dealers «tiennent» le secteur sud de Chauderon à chaque entrée, à chaque extrémité. Ils ne se cachent pas. Ils parlent fort. On les entend jusque dans la bibliothèque. Ils sont souvent au téléphone. Le vent souffle dans les couloirs. Nous levons le camp.

Ils sont autant à l’autre bout du tunnel, du côté de la BCV. Nos regards se croisent. Ils le prennent pour un signe. «C’est combien le sachet de marijuana?» Le jeune dealer ne parle pas le français. Il doit être fraîchement arrivé. «Twenty?» (Ndlr: vingt, en anglais.) Il fait signe que oui. D’autres nous entourent bien vite. «Wait.» (Ndlr: attends.) Le vendeur fait comprendre qu’il n’a rien sur lui, mais que sa cachette n’est pas bien loin. Il loupera sa vente.

11 h pile. Les dealers allègent leur dispositif. C’est l’heure où la police commence ses rondes (lire encadré). (24 heures)

Créé: 10.02.2018, 08h15

Le butin de la police depuis le 1er janvier

Contrairement aux quartiers du Tunnel et de la Riponne, où les riverains ont récemment exprimé leur ras-le-bol en matière de trafic de drogue à leurs portes, celui de Chauderon n’est que peu habité. Les autorités s’appuient d’ailleurs sur l’absence de plaintes ou de remarques des riverains pour s’interroger sur une «supposée hausse» du nombre des dealers. «Nous n’avons jamais prétendu que tous les dealers avaient disparu, mais les efforts qui sont entrepris depuis plusieurs années ont permis d’améliorer la situation en journée. C’est toujours le cas», affirme Pierre-Antoine Hildbrand, le municipal lausannois de la Police.

Les trafiquants sont pourtant bien dans la place. C’est une réalité. Pierre-Antoine Hildbrand: «Il est clair que je ne peux pas me satisfaire de cette situation. Elle n’est pas acceptable. Si nous leur mettons davantage de pression, ils iront dans les quartiers d’habitation alentour. Ce n’est pas admissible. Je ne suis pas favorable aux opérations coup de poing. Je leur préfère une présence accrue des patrouilles. Pour le moment, les dealers ont encore peur de la police.»

Chiffres à l’appui, le municipal assure que la police est «particulièrement présente» à Chauderon. Depuis la mi-octobre, l’opération Bermudes, qui vise à lutter contre la criminalité urbaine et toutes formes d’incivilités par une forte visibilité policière, a encore été renforcée. Près de 2850 heures de patrouille ont ainsi été effectuées par des agents à pied dans le secteur Chauderon/Cèdres-Maupas, en plus de celles réalisées dans le cadre habituel du travail de police, entre 11 h et 22 h. Mais les dealers se sont adaptés à cette surveillance rapprochée. Ils commencent visiblement leur journée à 10 h. Et plutôt que de se promener avec leur «marchandise», ils préfèrent la cacher aux alentours. Alors la police s’adapte à son tour et vise davantage les petites planques de drogue que les dealers eux-mêmes, avec ou sans l’aide de chiens renifleurs. Ils fouillent les bosquets, le mobilier urbain, les rigoles au pied des murs. Depuis le 1er janvier 2018, 531 sachets de marijuana ont été saisis pour un total de 660,4 grammes, 18 boulettes de cocaïne pour un total de 22,2 grammes brut et 17 comprimés d’ecstasy.

Reste que pour Pierre-Antoine Hildbrand, qui refuse l’idée d’avoir perdu la bataille du deal de rue dans la capitale vaudoise, la problématique dépasse largement le cadre lausannois. «En matière sécuritaire, elle doit être prise en charge par l’ensemble de la chaîne pénale, qui comprend non seulement la police, mais également le domaine carcéral ou celui des renvois.»

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