L’initiative antimitage divise les architectes

TerritoireTrès concernés par tout ce qui touche à la construction et aux plans d’occupation du sol, les bâtisseurs divergent sur le texte des Jeunes Verts. Deux professionnels croisent le fer.

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Ils ont fait les mêmes écoles et sont de la même génération. Les architectes Magali Zuercher et Manuel Bieler ont pourtant des positions opposées sur l’initiative «Stop mitage» des Jeunes Verts (lire encadré) qui demande de rendre plus strict qu’aujourd’hui le frein à la construction en Suisse.

Codirectrice du bureau lausannois Urbaplan, Magali Zuercher se situe dans la même ligne que les grandes associations de sa branche, comme la SIA, qui recommandent le non au texte écologiste. Partenaire à Localarchitecture, à Lausanne aussi, Manuel Bieler est, quant à lui, en phase avec la mouvance des 300 professionnels qui ont signé un appel en faveur de l’initiative, parmi lesquels Mario Botta.

Ils ont accepté de débattre de quelques-unes des implications du texte soumis au peuple le 10 février prochain. Duel autour d’une passion qu’ils ont malgré tout en commun: le façonnage des lieux de vie.

Pourquoi soutenir une initiative contre le mitage alors qu’il existe déjà la LAT? Manuel Bieler: Mettre fin au développement des zones à bâtir, c’est une évidence. Le développement urbain de la Suisse qui est exiguë doit être désormais clairement limité. Les gymnasiens défilent dans la rue, incitent les politiques à s’impliquer pour le climat: il faut un langage clair sur l’usage de cette ressource qu’est le terrain.

Magali Zuercher: C’est vrai, la ressource sol est limitée. Mais l’initiative des Jeunes Verts reste conceptuelle. C’est une recette simpliste à un moment où l’on a besoin d’un chef étoilé. Et elle arrive vraiment trop vite. Les effets de la LAT (ndlr: loi sur l’aménagement du territoire acceptée par le peuple en 2013) ne se sont pas encore déployés. Des projets sont en cours et la zone à bâtir n’est pas encore complètement retravaillée.

Il reste pourtant encore 320 km2 en Suisse de zone constructible. Pourquoi ne pas en rester là? M. Z.: Il faut que ces mètres carrés soient bien placés pour que cela fasse sens de les construire. C’est-à-dire proches des transports publics, proches des équipements, dans les agglomérations. Or ce travail est en train de se faire. M. B: Vaud est peut-être bon élève, mais l’initiative s’adresse à tous les autres aussi. Certains sont moins bons élèves. L’important est que nous devons faire passer un message. Sur le plan concret, les transferts de droits à bâtir sont possibles et constituent finalement une contrainte parmi d’autres, déjà pratiquée par ailleurs.

La densification en ville est-elle encore pertinente à l’heure où les habitants font opposition et désirent garder les vieux immeubles? M. B: Les villes suisses sont à échelle humaine et le resteront vu la taille du pays. La densité urbaine offre une qualité de vie de par la proximité qu’elle implique. Les services sont tout proches, à disposition. On a tendance à dramatiser la densification. Or la ville est belle: j’habite moi-même au centre de Lausanne et c’est agréable. L’enjeu pour les pouvoirs publics est de conjuguer la densification avec la patrimonialisation des centres. Notre rôle d’architecte est de les encourager dans ce sens. M. Z.: J’aime aussi la vie en ville. Si l’on impose le système de compensation en bloquant la zone à bâtir comme le demande l’initiative (ndlr: lire encadré), les échanges seront difficiles et on finira par construire uniquement là où il y a déjà de la zone à bâtir, dans des endroits parfois peu appropriés.

Conserver des terres agricoles, c’est aussi préserver l’autonomie alimentaire du pays. Or la LAT permettra de construire encore plus dans quinze ans. M. Z.: La croissance de la population ralentit peu à peu. On ne sait pas quels seront les besoins au-delà de quinze ans. Si la situation l’exige, on devra alors revoir les besoins. Il faut savoir que la LAT exige un contrôle des autorités à la parcelle près et les conditions pour augmenter la zone constructible sont très sévères. M. B: Le sol est un bien très précieux, comme l’eau ou comme l’air.

Alors il faut se borner à construire en ville? La campagne ne doit-elle plus bouger? M. B: Les zones villas autour des villages qui ont été construites en nombre génèrent plus de nuisances et de problèmes qu’elles n’apportent de solutions. Les villages doivent pouvoir continuer de se développer, mais sans manger du terrain agricole. Parce que cet étalement engendre du trafic. Et l’impact des liaisons construites pour ces transports finit par devenir plus important que l’habitat lui-même. Or nous voulons des maisons, pas des routes. M. Z.: Mais ce type de projets qui contribue à miter le territoire n’existe déjà plus dans les planifications! M. B: Précisément, l’initiative va dans le sens de l’aménagement du territoire développé depuis les années 1970 et poursuivi avec la LAT. Elle sera une étape de plus vers la protection de notre environnement.

Des architectes qui se prononcent en faveur d’une initiative anticonstructions… N’est-ce pas curieux? M. B: Vous voulez dire que je suis en train de scier la branche sur laquelle je suis assis? (rires) Pour moi, c’est l’arbre dans sa totalité qui est important. Ce que je trouve très intéressant dans cette initiative, c’est qu’elle divise au sein de la profession. Dans mon bureau, nous avons des débats animés. Je ne me positionne non pas comme un professionnel qui cherche à construire le plus possible, mais comme un citoyen soucieux de préserver la qualité de l’environnement. M. Z.: Sur cette question, je partage complètement l’avis de Manuel. Certes, les opposants à l’initiative sont proches des milieux de l’économie, comme EconomieSuisse, par exemple. Mario Botta a dit que les architectes anti-initiative étaient soucieux de garder des affaires. Je ne me reconnais pas du tout là-dedans. Nous réfléchissons pour le bien collectif, sur ce qui peut être bon pour le territoire suisse. Nous réfléchissons pour ce sol qui devient une denrée rare et dont nous devons prendre soin. (24 heures)

Créé: 30.01.2019, 19h03

Le texte en bref

Ce que demande l'initiative

Le texte des Jeunes Verts inscrit quatre nouveaux paragraphes à l’article 75 de la Constitution suisse exigeant notamment que la création de nouvelles zones à bâtir soit compensée.

Le principe de compensation consiste à rendre inconstructible une parcelle, dans un endroit A, lorsqu’il y a la volonté d’en créer une constructible dans un endroit B, c’est-à-dire de la soustraire à la zone agricole inconstructible. La pratique de la compensation – qui se fait au mètre près et se traduit par des échanges de droits à bâtir – n’est pas décrite par les initiants. Ils laissent le choix aux Chambres d’en forger les modalités (échanges autorisés entre cantons ou entre communes seulement, par exemple).

Les réserves de bonnes terres vont devenir insuffisantes à l’avenir aux yeux des initiants qui avancent que la Suisse bétonne presque un mètre carré de terrain par seconde.

Les chances de l’initiative s’amenuisent au fil de la campagne. Deux sondages Tamedia montrent que le peuple était conquis au départ et commence à se raviser.

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