L’irréversible métamorphose urbaine du canton de Vaud

Vaud du ciel 1/6En montrant, photos aériennes à l’appui, comment le canton s’est développé en un demi-siècle, l’ouvrage «Vaud du ciel» entend nourrir les réflexions sur l’avenir du territoire.

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Les trois tomes de l’ouvrage «Vaud du ciel» documentent de façon saisissante la déprise agricole et la métamorphose urbaine du canton, commentée par une brochette d’experts. L’idée est aussi simple à énoncer qu’elle fut ardue à concrétiser: mettre en miroir des centaines de clichés aériens pris entre 1930 et 1960 avec des photos actuelles. Effet bœuf garanti.

Le point de départ de ce projet fou, ce sont les photographies d’Alphonse Kammacher, ancien directeur de l’aéroport de la Blécherette (lire en encadré). Ces 3000 négatifs sur plaques de verre, méconnus du public, ont bien failli finir au pilon. Un couple genevois, découvrant ce fonds un peu par hasard peu avant qu’il finisse à la déchetterie, durant la rénovation de l’aéroport, l’a acquis pour trois fois rien dans les années 80. Revendues plusieurs milliers de francs à l’État de Vaud en 2011 par l’entremise du photolithographe Roger Emmenegger, les photos ont été numérisées par ce dernier et une sélection d’entre elles a été brièvement exposée par les Archives cantonales l’année suivante. Sans un improbable concours de circonstances, c’est sur des étagères à Chavannes-près-Renens qu’elles auraient ensuite disparu de la circulation dans l’indifférence générale.

Jean-Michel Zellweger, auteur de «Vaud du ciel» (lire son portrait en page 40), raconte la suite de l’histoire. Elle commence à la Direction générale de l’environnement, où il travaille comme délégué scientifique. «Un matin de décembre 2013, un coursier arrive au secrétariat avec un tirage grand format d’une ancienne photo aérienne de la vallée de Joux. Il doit la livrer ici, mais visiblement, personne n’est au courant et personne ne la réclame. Comme je suis moi-même pilote et que j’aime prendre des photos en vol, je m’y intéresse tout de suite. J’apprends qu’elle vient d’un fonds et que certaines photos sont exposées aux Archives cantonales encore pour quelques jours.»

La suite est un enchaînement qui doit tout au caractère passionné de Jean-Michel Zellweger. Éberlué par la richesse et la valeur historique du travail d’Alphonse Kammacher, il obtient des Archives cantonales un disque dur de leur version digitale, qu’il commence à retravailler sur son temps libre. «J’ai passé mes soirées et mes week-ends là-dessus, c’était très prenant.» Le scientifique est en contact avec Roger Emmenegger, qui s’était chargé de leur numérisation. «Comment valoriser ces images ignorées? Il pensait en faire un livre à compte d’auteur. Je lui ai dit que ce serait intéressant de reprendre les mêmes photos aujourd’hui et de les mettre en vis-à-vis.»

1500 paires de photos réunies

Retrouver les mêmes points de vue depuis son motoplaneur tiendra de la gageure (lire ci-contre). Jean-Michel Zellweger y consacrera beaucoup de son temps en 2015 et 2016 – «grâce à la souplesse de mon employeur dans l’aménagement de mes horaires», glisse-t-il. Au final, ce sont 1500 paires de photos que le pilote pourra réunir. «Est alors venu le temps de les trier, de choisir celles qui figureront dans le livre. Avec Roger Emmenegger, on en a gardé d’abord 800, puis il a fallu en enlever encore 200, c’était très difficile.»

Ce travail de bénédictin résulte d’une sorte d’engrenages, admet Jean-Michel Zellweger. «Je ne me serais sans doute pas lancé dans cette aventure si j’avais su dès le départ que ça me prendrait autant de temps et d’énergie.» Le principal, ajoute-t-il, c’est que le patrimoine colossal légué par Alphonse Kammacher puisse rester visible de manière pérenne.

«À regarder ces photos, il y a la tentation de dire avec nostalgie «C’était mieux avant». Ce n’est pas le but de ce livre. Je pense qu’entre les années 50 et aujourd’hui la qualité de vie s’est améliorée sur bien des plans. Mais gardons à l’esprit qu’on ne pourra continuer l’étalement urbain à ce rythme effréné les cinquante prochaines années, à moins de vouloir faire du Plateau une région urbaine d’ici jusqu’à Saint-Gall.»

«Cet ouvrage, ajoute Roger Emmenegger, est un élément d’information et de sensibilisation du public, qui doit amener les politiciens à réfléchir à une vision pour l’avenir du canton.»


«Utiliser un drone aurait été plus compliqué»


Pour reproduire quasi à l’identique les prises de vues d’Alphonse Kammacher, Jean-Michel Zellweger a effectué pas moins de 100 heures de vol – comme passager – à bord de son motoplaneur. Une tablette numérique lui permettait d’avoir sous les yeux les clichés originaux, afin de guider le pilote et trouver le bon moment où déclencher. «Entre l’aile et l’hélice, j’ai un angle de 45 degrés pour prendre la photo», explique-t-il. La saison estivale n’est pas la meilleure pour voler: avec la chaleur, les turbulences atmosphériques commencent plus tôt et compromettent la stabilité nécessaire à l’entreprise. «Il faut une belle journée, un ciel sans nuages, pas un de ces jours blancs où on ne voit pas les contrastes.» L’axe du soleil joue un rôle important, aussi. «Il faut photographier Nyon le matin et Montreux l’après-midi, par exemple.» Bref, beaucoup de paramètres avec lesquels jouer.

N’aurait-il pas été plus simple d’utiliser un drone? Jean-Michel Zellweger ne le croit pas: «On peut dire que je suis de la vieille école, mais cela a tout de la fausse bonne idée. Comme il faut toujours garder l’appareil en vue, à une altitude limitée, cela aurait impliqué de se déplacer en voiture sans arrêt pour trouver l’endroit propice d’où le faire décoller. On ne peut pas en utiliser à moins de 5 kilomètres d’un aérodrome, et la caméra grand angle dont sont souvent équipés les drones déforme l’image.»

Détail technique qui intéressera les connaisseurs: trois appareils photo se sont succédé entre ses mains. Un Sony Alpha 900, puis un 850 et enfin un 7 II (tous trois des reflex à capteur 24x36, plein format, stabilisé). L’objectif zoom est un Minolta 28-135.

(24 heures)

Créé: 17.11.2018, 12h49

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Biographie

Alphonse Kammacher, pionnier de l’aviation vaudoise


Alphonse Kammacher (à g.) aux côtés d’un observateur muni d’un appareil de prises de vues aériennes. COLL. PHILIPPE CORNAZ


Auteur des photos anciennes de «Vaud du ciel», le Lausannois Alphonse Kammacher avait du mal à se qualifier lui-même de pionnier. Et pourtant! Né en 1900, de père bernois et de mère vaudoise, il intègre en 1921 la première école de recrues d’aviation. Outre le pilotage, il y pratique la photo aérienne. Il travaille alors en tant que mécanicien metteur au point de moteurs d’avions dans les fabriques françaises Renault, Salmson, Hispano et Caudron.

Puis Kammacher se forme avec Walter Mittelholzer (1894-1937), célèbre pilote et précurseur de la photographie aérienne, auteur de livres sur les Alpes, l’Afrique, la Perse et les zones arctiques. Le Saint-Gallois, installé à la place du second pilote, manipule la caméra, alors que Kammacher est aux commandes.

En 1929, promu officier et ayant poursuivi ses études au Polytechnicum de Zurich, Alphonse Kammacher devient pilote de ligne à la compagnie suisse Ad Astra Aero (fondée par Mittelholzer ainsi que le pilote et constructeur d’avions jurassien Alfred Comte), qui fusionnera avec Swissair en 1931.

Mais Kammacher perd un œil dans l’explosion d’un manomètre du tableau de bord de son appareil lors d’un cours de répétition: la mort dans l’âme, il doit dire adieu à sa licence de pilote de ligne. En 1931, il est nommé chef de l’aéroport de la Blécherette à Lausanne, alors propriété de la Ville et placé sous l’autorité de la Direction des travaux. Il va y officier durant plus de trente ans. Ayant gardé sa licence de pilote commercial, il multiplie les vols taxi en Suisse et à l’étranger. Patron de l’école d’aviation de la section vaudoise de l’Aéro-Club de Suisse, moniteur en chef, il forme de nombreux pilotes. Jamais en retard d’une innovation, le Lausannois suit dès 1954 une formation à l’atterrissage sur glacier et se pose à plus de 500 reprises en haute montagne.

Dès 1930, à bord de l’avion appartenant à la Ville de Lausanne, un Comte AC-4 Gentleman de fabrication suisse immatriculé HB-KIL, visible au Musée des transports de Lucerne, Kammacher réalise ses campagnes photographiques au-dessus des cantons de Vaud, de Fribourg et du Valais. Sous la raison sociale Photo aéroport Lausanne, il accumule plus de 3500 clichés. Dès 1949 son fils Gilbert, lui aussi pilote, l’accompagne. Alphonse Kammacher est décédé en 1983. Gilles Simond

Infos pratiques

«Vaud du ciel»
J.-M. Zellweger,
J.-P. Dewarrat,
X. Fischer et
B. Marchand (Éd.)
Presses polytechniques
et universitaires romandes (PPUR).
Trois tomes + coffret, 1600 p.
www.vaud-du-ciel.ch

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