«En Israël, je peux vivre sans être cataloguée»

RécitJeune Lausannoise, Mikhal a décidé d’être au plus près de sa culture juive en partant s’installer à Jérusalem. Elle fait partie d’une centaine de Vaudois qui ont «fait leur Alyah».

Émigration: Mikhal Cohen est médecin dans un grand hôpital 
de Jérusalem.

Émigration: Mikhal Cohen est médecin dans un grand hôpital de Jérusalem. Image: Chantal Dervey

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Sur l’interphone, tous les noms sont en hébreu. Évidemment. Par bonheur, un post-it indique la sonnette sur laquelle appuyer. En lettres latines: Cohen. Le petit immeuble de quatre étages est niché entre d’autres bâtiments d’une rue paisible. 38 ans, cheveux noirs, grand sourire, Mikhal ouvre la porte de son appartement. Le décor serait banal dans l’œil de n’importe quel Vaudois, si l’on excepte l’imposant climatiseur. Nous sommes à Jérusalem, en plein mois de juillet.

«Ici, on parle toujours de moi comme de la Suisse de service», s’amuse la jeune femme. Et pour cause, il y a quelques années encore, Mikhal était Lausannoise. C’est dans la capitale vaudoise qu’elle est née et qu’elle a obtenu ses premiers diplômes. Mais une page se tourne en 2004 lorsqu’elle s’installe en Israël et en devient citoyenne. Comme plusieurs dizaines de personnes chaque année en Suisse, elle a «fait son Alyah», une démarche qui consiste pour les Juifs à «monter vers Israël», considérée comme leur terre historique (voir encadré).

Comme le montrent les statistiques d’émigration, année après année, le plus gros contingent de personnes qui quittent la Suisse pour Israël a entre 20 et 29 ans. «À 19 ans, parmi mes amis proches, j’étais la seule à n’être pas encore partie», se souvient Mikhal, dont les copains lausannois ont en commun d’être issus de familles plutôt pratiquantes.

Aspiration identitaire

Mais pourquoi partir? Dans les médias français, les candidats à l’Alyah ont souvent invoqué la montée de l’antisémitisme ou la crainte des attentats, en particulier après ceux de Toulouse en 2012 et de Paris, en 2015. «Dans mon entourage, je ne connais personne qui serait parti pour ces raisons», tranche Mikhal, qui affirme n’avoir jamais été victime d’hostilité en Suisse.

Pour la jeune femme, les raisons du départ sont ainsi culturelles plutôt que sécuritaires, et identitaires plus que strictement religieuses. «Il y a des illuminés, mais je ne me vois vraiment pas parmi eux!» précise-t-elle, non sans relever que sa décision remonte à l’enfance déjà. «J’ai découvert Israël pour la première fois à 7 ans avec mes parents. Mon père, surtout, en a fait un moment très solennel. Son enthousiasme résonnait avec ce que nous apprenions à l’école privée juive de Lausanne. Quand je suis revenue, j’étais convaincue.»

Pour autant, toute la famille Cohen n’a pas quitté le canton de Vaud. Ses parents y vivent toujours, tout comme l’un de ses deux frères, qui n’a jamais voulu mettre les voiles. Son autre frère a tenté l’aventure il y a quelques années, mais n’est pas resté en Israël. «Il va peut-être remettre ça plus tard», espère Mikhal.

Pour elle et d’autres jeunes de son entourage, c’est peut-être la recherche d’un autre mode de vie qui a pesé le plus lourd. Un exemple: à Lausanne, il n’y a que peu d’options pour manger casher, autrement dit, pour manger des aliments préparés selon les principes du judaïsme. «Je pense aussi aux fêtes juives qu’on fêtait en famille et au sein de la communauté. Mais ce n’est qu’en vivant en Israël que j’ai ressenti toute l’émotion qui va avec. Les préparatifs, les décorations dans les rues, jusqu’aux actions dans les supermarchés pour les spécialités traditionnelles, tout cela donne l’impression de faire partie de quelque chose de plus grand.» Fonder une famille où les deux partenaires partagent les mêmes valeurs s’avère aussi compliqué, dans une communauté juive qui ne compterait qu’environ 2000 à 2200 personnes dans le canton de Vaud. «Dans l’éducation que j'ai reçue, transmettre la culture juive à ses enfants est essentiel. Pour cela, il faut trouver quelqu’un qui y accorde au moins la même importance. En Suisse, c’est un tout petit cercle!» glisse la jeune femme, dont d’autres amis proches partageaient la même réflexion.

La société israélienne est très loin d’être monolithique. L’hôpital est le meilleur endroit pour le voir. Dans mon équipe, sur cinq médecins assistants, trois sont Arabes

«D’une certaine manière, j’aspirais aussi à être comme tout le monde. Avant de venir en Israël, je pouvais avoir le sentiment de vivre en minorité. Ce n’est pas la même chose que de se sentir victime d’antisémitisme, mais ici, la différence est que je peux dire qui je suis sans être cataloguée.»

Une vie normale, ou presque

Diplômée en biologie de l’Université de Lausanne, Mikhal a fait un bout de chemin dans la recherche en Israël, avant de reprendre des études. Elle est désormais médecin au service de neurologie d’un grand hôpital de Jérusalem. «La société israélienne est très loin d’être monolithique. L’hôpital est le meilleur endroit pour le voir. Dans mon équipe, sur cinq médecins assistants trois sont Arabes.» Une règle tacite s’impose néanmoins: «On évite de parler politique.»

Cet automne, Mikhal aimerait faire un passage à Lausanne pour fêter les 20 ans de son bac avec les anciens du Gymnase de Chamblandes. Sa vie en Israël est quand même bien différente de la leur, non? «De l’extérieur, les gens s’imaginent un pays à feu et à sang, alors qu’il y a une vie quotidienne plutôt normale.» Elle se souvient pourtant de l’époque où elle a posé ses valises en Israël: «C’était en pleine vague d’attentats. Les gens disaient que tout le monde dans le pays connaissait au moins une personne tuée.» Elle pensait alors qu’une telle chose ne lui arriverait pas. «Peu de temps après, une collègue de travail est morte dans une attaque.»

Depuis quelques années, les tensions continuent de s’enflammer à intervalles réguliers, comme à Gaza actuellement. Mais pour Mikhal, la violence a bel et bien baissé à l’intérieur du pays. «Bien sûr, je n’ai pas la solution au conflit israélo-palestinien», glisse-t-elle. Il y a une chose dont elle est par contre certaine: «Pour moi, l’avenir des Juifs est en Israël.» (24 heures)

Créé: 03.08.2018, 06h46

Les Juifs restent bien attachés au Canton

Sur l’ensemble de la communauté israélite vaudoise, pas plus d’une centaine de personnes (sur un peu plus de 2000) vivent aujourd’hui en Israël, estime le rabbin de Lausanne, Eliezer Shaï Di Martino. Et pas plus d’une ou deux personnes ont entamé des démarches pour faire leur Alyah cette année.

«Ce sont le plus souvent des personnes dont les positions sionistes et la pratique religieuse sont bien marquées», analyse-t-il. Selon lui, deux groupes de personnes sont en particulier candidats à l’émigration. Il y a d’abord les retraités, qui d’ailleurs gardent souvent des liens forts avec la Suisse après leur départ.

L’autre catégorie est formée de jeunes adultes qui décident de faire leurs études en Israël puis qui s’y installent définitivement. «Par la suite, il peut être plus difficile de s’intégrer», observe le rabbin. La communauté juive locale n’a jamais craint un exode massif. Et même si elle est vue d’un œil favorable, l’Alyah n’est pas activement promue.

«Mon rôle est avant tout de faire s’épanouir cette communauté, assure le rabbin. Je soutiens Israël à 100%, mais je suis convaincu que les Juifs doivent continuer à contribuer à nos sociétés ailleurs dans le monde.»

L’Alyah, c’est quoi?

En hébreu, le terme Alyah signifie littéralement «ascension», et désigne le fait pour les Juifs d’immigrer en terre d’Israël depuis bien avant la création de l’État hébreu, en 1948.

En 1950, une loi a été promulguée donnant le droit à tout Juif à travers le monde de devenir citoyen israélien.

Dès 1970, ce droit s’est étendu à toute personne non juive dont un parent, grand-parent ou époux est Juif. La loi visait à accueillir les rescapés de la Shoah et protéger leurs descendants d’éventuelles persécutions. Elle permet toutefois également de renforcer l’immigration juive dans un pays qui s’est construit comme le foyer national des Juifs.

Selon les statistiques de la Confédération, environ 400 à 450 personnes quittent la Suisse pour Israël chaque année, dont une grande partie de vingtenaires. Toutes ne semblent pas le faire dans une perspective identitaire ou religieuse. Ainsi, selon les chiffres de l’Agence Juive, un organisme rattaché au gouvernement qui traite les demandes d’Alyah, un peu moins de 100 personnes font cette démarche au départ de la Suisse chaque année.

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